La télévision : une catastrophe de civilisation ?

Publié le par Henri LOURDOU

 

 

Michel DESMURGET "TV lobotomie" (Max Milo, 2011, 318 p)

 

Comment vivre avec la télévision ? Comme beaucoup (trop) d'intellectuels, je pensais que la question ne se posait plus. Elle est là, et il faut faire avec. Tout au plus peut-on déplorer les progrès fulgurants de la "télé-poubelle" et des "reality shows" (dont certains d'ailleurs veulent nous faire croire qu'ils représentent une "appropriation populaire" de la télé ... ainsi reprise aux intellectuels élitistes).

On peut également constater une augmentation persistante du temps moyen passé devant le petit écran : 5h37 par jour par foyer en 2007 contre 3h53 en 1982 !

 

La question pourtant mérite d'être posée, et de façon plus radicale encore : Doit-on vivre avec la télévision ?

C'est au détour d'une émission de radio matinale (le 6-7 de France Inter) que j'ai appris l'existence de ce livre "TV lobotomie" sous-titré "La vérité scientifique sur les effets de la télévision". Son auteur est directeur de recherche à l'Inserm (Institut national de la santé et de la recherche médicale). Il rassemble un nombre impressionnant de références, puisées notamment (mais pas uniquement) dans la littérature scientifique anglo-saxonne.

Bien que le ton soit volontiers polémique, l'argumentation reste impeccablement rigoureuse. On comprend du coup l'exaspération de l'auteur face aux impostures de ceux qu'il appelle les "pipeaulogues", spécialistes des effets supposés de la télévision.auto-promus par la télévision elle-même. Parmi eux un certain Serge Tisseron, bien connu de tous ceux qui suivent les tribunes et plateaux consacrés au sujet, où il est régulièrement présent en tant qu' "expert"...Et qui depuis quelque temps me dit-on est devenu lègèrement plus critique vis-àv-vis de l'usage immodéré de la télé.

 

Le constat scientifiquement établi des effets réels de la télévision est plus qu'accablant : il est atterrant. On peut même parler d'une véritable catastrophe civilisationnelle. Au point qu'on se prendrait parfois à douter : comment tous les responsables de notre santé publique peuvent-ils tolérer cela ?

La réponse tient par exemple dans cet épisode rapporté p 53 : du 9 au 10 mars 2009 a eu lieu à l'Assemblée nationale le vote sur un amendement à la loi destinée à lutter contre le tabagisme, l'alcoolisme et l'obésité chez les jeunes. Cet amendement visait à interdire la publicité sur les produits de grignotage gras et sucrés avant et après les programmes jeunesse (mesure réclamée notamment par l'Inserm, l'Afssa, et de nombreuses associations de professionnels de santé, et soutenue par FCPE et PEEP, les deux principales fédérations de parents d'élèves). Cet amendement a été repoussé par une majorité de députés. A la place, et avec le soutien enthousiaste de la présidente du CSA, Christine KELLY (ancienne journaliste d'une filiale de TF1, la chaîne LCI), les industriels concernés ont signé une "Charte" tout en affirmant de façon fausse l'absence de corrélation entre obésité et publicité télévisée (p 157, communiqué collectif du 19-2-09). En décembre 2010, l'UFC-Que choisir ? constate la non-application de la "Charte"...(p 158).

A cette occasion, les "pipeaulogues" ont joué leur rôle de pseudo-spécialistes au service du lobby des chaînes prisonnières de leur budget publicitaire.

 

Or les études menées depuis plus de 50 ans, et dont les derniers résultats sont tombés dans les années 80, sont sans appel.

La télévision a des effets néfastes sur le développement intellectuel, sur la santé et sur les comportements violents. Et ceci de façon croissante et auto-entretenue. Au point que les autorités sanitaires et politiques d'un nombre croissant de pays commencent à se poser la question d'une limitation de l'exposition à ce media envahissant.


 

Les effets de la télévision sur le développement intellectuel :

 

Entre 1965 et 1980 les résultats du test "SAT Verbal" passé par tous les jeunes Américains entrant à l'Université ont connu une chute brutale (p 92). Aucune explication probante à ce phénomène n'a pu être établie avant qu'une chercheuse nommée Mary Winn ne rapproche la courbe de celle du taux de pénétration de la télévision dans les foyers américains : les 2 courbes ont un tracé parallèle à 17-18 ans de distance, c'est-à-dire "le délai nécessaire aux enfants nés avec la télévision pour arriver à l'examen SAT" (p 93).

Bien évidemment, "isochronisme ne vaut pas preuve". Aussi faut-il recourir à d'autres études.

Parmi celles-ci, la plus probante fut celle menée au Canada dans les années 70 sur 3 villes de moyenne importance dotées ou non de la télévision à la même époque : les tests effectués sur enfants et adultes, avant et après l'arrivée de la télé, comparés avec ceux effectués sur 2 villes déjà équipées soit d'une seule chaîne, soit de plusieurs chaînes, aboutissent au résultat suivant. Une avance nette sur les capacités langagières écrites des enfants de la ville sans télé s'efface progressivement avec l'arrivée de la télévision.

 

Ce résultat, acquis au début des années 80, est corroboré par des études épidémiologiques menées aux USA durant les années 80. Ces études portant sur "des centaines de milliers d'enfants testés du CM1 au master" établissent une corrélation entre hausse du temps d'exposition télévisuel et baisse de la réussite à des tests de mathématiques ou de lecture (p 95). Plus particulièrement cet effet est renforcé dans les milieux favorisés dans la mesure où la télévision substitue, particulièrement dans ces milieux, "des pratiques fonctionnellement pauvres à des expériences intellectuellement formatrices" (ibidem).

Ces études ont été depuis confirmées par d'autres, et ont soulevé différentes objections.

Objection sur "le contenu des émissions" : les émissions récréatives sont seules concernées par ces effets négatifs, pas les émissions éducatives. Cette objection supposerait que l'on puisse imposer aux enfants de ne regarder que des émissions éducatives, et que celles-ci aient des effets réels en terme de compensation des déficits logiques et langagiers.

Objection sur le lien de causalité : ce serait l'échec scolaire qui induirait l'addiction à la télévision et non l'inverse. Or on a pu constater que la réduction du temps d'exposition a induit une augmentation rapide des performances scolaires et cognitives des élèves concernés. Par ailleurs, ces études, comme d'autres, prennent en compte les autres covariables potentiellement agissantes de façon à isoler la seule variable télévisuelle (p 97).

Objection enfin sur l'importance négligeable des effets observés : il s'agit-là d'une affirmation sans fondement, puisque les différences de compétences cognitives observées ont au contraire une amplitude très forte : 21% en lecture, 26% en compétence verbale, 34% en mathématiques pour un enfant de 8 ans, selon qu'il a ou pas un téléviseur dans sa chambre (p 98).

Il reste à expliquer de tels résultats : c'est ce que d'autres données ou études ont permis d'établir.

Il s'agit d'abord du lien entre télévision et baisse de la lecture : le % d'individus de 15 à 24 ans lisant régulièrement le journal ou lisant au moins 20 livres par an a fléchi de près de moitié en 25 ans (de 33 à 17% pour les livres, de 30 à 14% pour les journaux ), alors que dans le même temps le % de consommateurs d'au moins 3h de télé par jour s'est envolé de 24 à 32% (étude du Ministère de la Culture de juin 2007).

A cet égard se pose la question de l'usage passif de la télévision (poste allumé dans la pièce où se trouve l'enfant), et ce à un âge très précoce. Il s'avère qu'il pèse lourdement sur les capacités d'apprentissage de la lecture (p 103).

La raison de ce lien est toute simple : lire de vrais livres exige plus d'effort, en raison notamment de la richesse du vocabulaire utilisé, alors que les études de contenu montrent la grande pauvreté lexicale du langage télévisuel.

Or celui-ci a contaminé les rares magazines et livres (mangas et BD) que lisent encore massivement les adolescents,

Par ailleurs, l'usage du zapping a dissout la capacité de concentration prolongée et de diffèrement de la satisfaction.

Ce dernier aspect a été approfondi, à la fois du point de vue de l'observation et du point de vue théorique.

Il existerait donc "2 systèmes attentionnels distincts, portés par des circuits neuronaux différents et sollicités de manière soit automatique-exogène soit volontaire-endogène. L'exposition audiovisuelle aboutirait à hypertrophier le premier de ces systèmes au détriment du second." (p 111).

Cette hypothèse a été vérifiée par des observations.

Au total, la télévision conduit d'une part à délaisser des activités "intellectuellement structurantes, dont la lecture, le jeu ou les devoirs", et d'autre part à disloquer la structuration de la pensée, sous l'effet des stimuli immédiats multipliés pour solliciter l'attention "automatique-exogène". L'effet-retour étant un appauvrissement des activités intellectuellement structurantes par ailleurs délaissées.

Les études les plus récentes portant sur les activités spontanées des tout jeunes enfants ont montré l'effet délètère précoce de la télévision sur la capacité d'interaction, d'invention et d'autonomie nécessaire à la construction à long terme des compétences affectives, sociales et cognitives (pp 112 à 128).

 

Les effets de la télévision sur la santé :

 

Par la sédentarité qu'elle induit la télé est déjà le vecteur majeur de l'épidémie d'obésité qui se répand partout : près d'1,7 Milliards d'humains en surpoids selon une publication de 2003 ; 68% des adultes américains et 32% des 2-19 ans en 2007-8 ; 49% des adultes français et 18% des 3-17 ans en 2006.

Les effets négatifs sur la santé sont connus : diabète, accidents vasculaires cérébraux, maladies coronaires, cancers, atteintes articulaires...

La liaison entre consommation télévisuelle et surpoids a été clairement établie depuis 25 ans : les premières études datent de 1985. Le lien causal dans le sens télévision > surpoids est aujourd'hui clairement attesté et fonctionne à partir de la petite enfance.

Là encore, il reste ensuite à entrer dans le détail des explications.

Deux éléments sont évidents : les habitudes de vie sédentaires et les préférences alimentaires inadaptées (induites, on l'a vu en introduction, par la publicité). Mais il faut y ajouter un autre : la consommation énergétique liée à la pratique télévisuelle (significativement moins importante qu'en situation de simple repos) car le corps se trouve dans un état d'atonie . En sorte que les effets des 2 premiers éléments sont renforcés.

Par ailleurs, le sentiment de satiété alimentaire est annihilé par le petit écran. Enfin, celui-ci induit des prises d'aliments par des solliciations automatiques qui ne relèvent pas de la faim.

Partout dans le monde, les géants de l'agroalimentaire sont les premiers annonceurs télévisuels. Ce n'est pas un hasard.

Une étude américaine récente a évalué à 4 400 par an le nombre de publicités alimentaires visionnées par les 2-7 ans; à 7 600 par les 8-12 ans et à 6 000 pour les 13-17 ans. Et bien sûr celles-ci concernent au premier chef les confiseries-biscuits-amuse gueules, suivis par les céréales, les fast-food, les sodas...alors que les fruits et légumes frais représentent 0% de ces messages.

A côté de ces publicités directes, il faut mentionner la technique du "placement" de certains produits dans les séries télévisés et les films. C'est elle qui a permis aux firmes cigarettières et de boissons alcoolisées de contourner l'interdiction de toute publicité pour leurs produits. Avec une efficacité avérée...En particulier sur les adolescents(pp 160-184).

L'interdiction de la publicité en direction des enfants est donc un minimum que seuls certains pays nordiques ont mis en oeuvre (Suède dès 1991, puis Danemark, Norvège et Flandre).

 

Moins évidente est la question du sexe à la télévision et de ses effets. On entre en effet ici dans le domaine de la liberté individuelle et de la norme sociale qui fut et reste en grande partie oppressive contre les femmes et les "déviants" (homosexuels, transsexuels et bisexuels).

Il n'en demeure pas moins que sous couvert d'une fausse liberté (qui ne remet pas en cause le plus souvent ces phénomènes d'oppression), l'envahissement des suggestions à caractère sexuel pour tout public a créé une forme "d'omniprésence des références sexuelles sur le petit écran" (p 189). Et celle-ci est très lourdement normative. Normative quant à l'apparence physique pour les filles, mais aussi quant aux comportements sexuels. Ainsi l'avancée de l'âge du premier rapport, fortement corrélée avec la multiplication des grossesses précoces et non désirées, est liée à la fréquentation plus grande du petit écran. Mais également la progression de l'anorexie liée à l'image de soi rapportée à l'idéal audio-visuel. (pp 184-194).

 

Enfin, la question du sommeil est elle aussi posée par l'addiction à la télé. Le temps moyen de sommeil recule avec la progression du temps passé devant l'écran. Au surplus, la qualité du sommmeil elle aussi s'en ressent : les contenus violents, excitants, anxiogènes ou stressants, de plus en plus fréquents, portent atteinte au processus d'endormissement et génèrent des troubles du sommeil (p 195-200).

 

Les effets de la télévision sur la violence :

 

Ce sont les premiers effets étudiés : entre les années 60 et 80, une floraison d'enquêtes ont abouti à un consensus scientifique...malheureusement non pris en compte par les "relais d'opinion" que sont les grands media.

"La violence télévisée affecte les attitudes, valeurs et comportements des spectateurs. En général, il semble y avoir trois classes principales d'effets : agression, désensibilisation et peur."( p 206).

Et ceci particulièrement pour les enfants.

Face à ce constat, on assiste à un véritable déni de la part de certains intellectuels qui déforment la portée de ces conclusions en affirmant qu'on ferait de la télévision un "bouc émissaire" .

Or, il ne s'agit pas de lui attribuer l'origine de toutes les violences, mais seulement le rôle d'un facteur aggravant sur lequel il serait pourtant facile de jouer (contrairement à d'autres facteurs plus complexes et plus lourds).

Or la logique de la course à l'audience pousse, comme pour le sexe, à toujours plus de violence à l'écran. Et ceci y compris pour les programmes jeunesse. Cette surenchère gagne aussi le cinéma et les autres media audiovisuels.

Et ceci avec les trois types d'effets évoqués plus haut :


-Encouragement aux conduites agressives : qu'elles soient verbales ou gestuelles, celles-ci deviennent la nouvelle norme sociale, où les relations ne se conçoivent plus que sur le mode stressant. Dès lors, le seuil est de plus en plus vite atteint de l'agression pure et simple.


-Désensibilisation à la violence : combien de faits divers de non-assistance à personne agressée ne peuvent-ils tout simplement s'expliquer par la non-conscience de la gravité des faits auxquels on assiste ? Mais il faut également constater l'insensibilité croissante des agresseurs eux-mêmes, incapables de concevoir le mal qu'ils font subir.


-Peur : le sentiment d'insécurité est de plus en plus déconnecté de l'insécurité réelle, mais par contre étroitement lié à la fréquence des faits divers violents médiatisés. Particulièrement frappant est l'exemple de "la grande peur de 1994" aux Usa. Un sondage récurrent depuis 1978 sur "le problème le plus important auquel soit aujourd'hui confronté notre pays" a révélé une véritable cassure statistique en 1994 : la criminalité dotée d'un score de 2 à 5% entre 1978 et 1992, est subitement passée à 9% en 1993 et 52% en 1994, avant de redescendre à 27% en 1995 puis à décroître lentement jusqu'à 20% en 1998. Or les statistiques du FBI montraient une diminution de la criminalité tout au long des années 90...

Une étude des contenus des journaux télévisés a par contre montré une hausse spectaculaire des faits divers violents pour les années 90 : + 500%. Pour une baisse de 40% du nombre d'homicides...

A un autre niveau, on peut noter l'émergence du fait divers violent déconnecté de la réalité globale de la violence dans les JT français au début de l'année 2002 : 314 sujets sur l'insécurité aux JT de TF1 et F2 durant les 6 semaines précédant le 1er tour de l'élection présidentielle...avec le résultat que l'on sait. Et l'examen de conscience consécutif des rédactions, avec pour résultat une chute des sujets sur ce thème de 52 par semaine en moyenne à 3 dès la semaine de l'entre-deux-tours, puis à 15 la semaine suivante... (p 236)

 

Un bilan qui s'alourdit toujours plus : que faire ?

 

L'auteur ne se contente pas d'écrire des livres. Il fait également des conférences sur leur contenu. Et il est donc confronté à une demande récurrente : que faire face à ces lourds constats ?

Il a donc été amené à formuler 5 recommandations :

  1. Il n'y a pas de bon usage de la télévision : une fois allumée on ne la contrôle plus. Mieux vaut donc ne pas l'allumer du tout.

  2. Si on a malgré tout une télé (ce qui est le cas de 99% des ménages), elle ne devrait jamais se trouver dans la chambre à coucher...spécialement pour les enfants et adolescents.

  3. Il faudrait en tout cas proscrire absolument la télévision (même en arrière-plan dans la même pièce) pour les enfants de moins de 5-6 ans.

  4. Pour les enfants et adolescents d'âge scolaire, le temps d'exposition devrait être limité à 3-4 h par semaine (y compris les vidéos enregistrées) et proscrire au maximum la publicité et les contenus à risque sanitaire

  5. Pour les adultes, qu'ils fassent ce qu'ils veulent, sans oublier que la télé est un facteur d'isolement social, un générateur de risques sanitaires (alimentation, sédentarité, déclin cognitif...) et de conduites à risques.

 

On voit que ces recommandations constituent à elles seules une modification profonde de nombreux comportements. Mais l'enjeu ne le vaut-il pas ?

Publié dans école

Pour être informé des derniers articles, inscrivez vous :

Commenter cet article