Jean-Claude MICHEA : le nouvel ONFRAY est-il arrivé ?

Publié le par Henri LOURDOU

 

Jean-Claude Michéa : le nouvel Onfray est-il arrivé ?

 

Quand on découvre un petit livre inédit signé Christopher LASCH et Cornélius CASTORIADIS, évidemment on est alléché. Mais quand on s'aperçoit qu'il comporte une postface presqu'aussi longue que le texte en question, signée Jean-Claude MICHEA, on se demande si le script de cette "émission diffusée sur la chaîne britannique Channel 4, le 27 mars 1986" n'est pas un prétexte, ou plutôt un "produit d'appel" pour promouvoir la pensée de Michéa. D'autant que les deux auteurs, tous deux disparus, n'ont plus la possibilité de protester contre un détournement éventuel de leur pensée.

La lecture du livre confirme amplement ces craintes. Si l'argument de "La culture de l'égoïsme" (Climats, 106 p, 10 €) est bien en phase avec les idées-phares de Michéa (unité du libéralisme; destruction des liens sociaux qu'il opère), il ne bénéficie pas d'une véritable mise en perspective. Ni dans le cadre des entretiens avec Michel IGNATIEFF dont il est extrait (seule la phrase liminaire dudit fait allusion à la "série d'émissions" parlant "des différents aspects du prix à payer pour la modernité" dont cet entretien fait partie). Ni dans le cadre des oeuvres respectives de LASCH ou de CASTORIADIS, rapidement liquidé par MICHEA en une phrase éminemmment réductrice : "Chacun en était venu -à partir de trajectoires philosophiques différentes- à porter le même regard désabusé sur la triste évolution des gauches occidentales modernes".(p 61-62).

Sur quoi MICHEA embraye sur 40 pages reprenant ses dadas habituels et personnels : une citation révérentielle de son gourou Guy DEBORD, suivie de la dénonciation répétée de la gauche et de l'extrême-gauche libérales et modernes, qui ont abandonné la lutte contre le capitalisme au profit de la lutte contre toutes les discriminations. Ce second point étant illustré par la promotion des droits des LGBT (Lesbiennes Gays Bisexuels et Transgenres), la "libéralisation du commerce de la drogue" (sic), et la revendication d'un statut de "travailleurs du sexe" pour les prostitués (p 65).

Cela ne ressemblerait-il pas à ce vieux procédé bolchévik de l'amalgame ? D'autant que Michéa ne précise jamais ce que lui pense vraiment sur ces différents sujets, qu'il se garde bien d'approfondir, sinon que la référence à la "common decency" invoquée par Orwell suffirait à distinguer vrais et fausses valeurs...Pour aller plus loin, il ne fait qu'évoquer "l'oeuvre pionnière de Christophe Guilluy" (p 104) dont aucun travail n'est référencé. Mais bon, on ira voir !

On comprend cependant qu'il s'oppose au consumérisme et au culte de la croissance, véritables moteurs de l'emprise capitaliste et libérale sur nos vies. Ce qui est bien sûr tout-à-fait pertinent à nos yeux d'écologistes.

Un peu plus loin (p 92-93) il fustige la Cimade pour sa prise de position en faveur d ela liberté de circulation des personnes, au nom de la préservation de l'environnement et des communautés de vie traditionnelles. Ce faisant il fait fi de la prise en compte des personnes réelles et d'une politique réelle de mépris de leurs droits fondamentaux (logement, travail, vie familiale) appuyée sur les préjugés racistes.

Ainsi on reste toujours interrogatif sur la logique qui est la sienne, à part celle de l'autopromotion éditoriale.

Que peut-on politiquement en tirer ? Après l'avoir lu, on se le demande toujours. Au moins Michel Onfray, autre radical à succès éditorial, a-t-il eu le courage de prendre parti sur le terrain électoral. Pour Michéa, on en reste implicitement au "tous pourris"...Avec le non-dit sur certains aspects pour lesquels on pourrait à bon droit lui reprocher des convergences objectives avec la droite extrême.

 

Sur le sujet évoqué une mise en perspective : la "common decency" à laquelle Michéa fait obstinément référence n'a rien du caractère miraculeux qu'il postule. Tous les anthropologues sont d'accord pour relativiser les systèmes de valeur aux conditions matérielles et historiques de leur production. Rien ne saurait nous dispenser de ce travail d'élucidation et d'émancipation des préjugés collectifs auquel le mouvement libertaire en particulier s'est historiquement voué pour la période moderne : là est la vraie mauvaise conscience du libéralisme.

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