Christophe GUILLUY et les barrières symboliques

Publié le par Henri LOURDOU

 

Christophe GUILLUY et les barrières symboliques :

une autre façon de penser la politique ?

 

Dans mon compte-rendu d'un livre récent de Michéa je relevais l'allusion qu'il faisait à l'oeuvre pionnière de C.Guilluy en promettant d'aller y voir. J'ai donc fait une recherche Ecosia (pas Google) et je suis tombé sur cette interview récente (25-9-12) dans un blog hébergé par Le Monde, qui m'a parue assez éclairante pour en faire un premier commentaire.

Présentons d'abord l'auteur :

Christophe Guilluy, géographe et consultant auprès d’organismes publics, raconte la France d’aujourd’hui à travers ses territoires. Il a notamment publié l’Atlas des nouvelles fractures sociales en France(Autrement, 2004) et Fractures françaises (Bourin éditeur, 2010).

Et la conclusion de l'interview :

Aujourd’hui, la fracture politique ne passe plus par la gauche et la droite, mais entre ceux qui ont les moyens de construire une barrière symbolique entre soi et les autres, et ceux qui ne les ont pas.

Dans les quartiers populaires des grandes villes, l’évitement du collège est souvent la norme pour les catégories supérieures. Les bobos parisiens ont les moyens d’ériger des frontières en douceur, un "évitement républicain" en quelque sorte : ils savent se débrouiller pour ne pas mettre leurs gamins dans la même école que ceux des familles tchétchènes ou africaines. Un enseignant sur cinq contourne la carte scolaire. Pour les ouvriers ou les paysans, le taux passe à un sur vingt. Quand il n’y a pas d’autre fuite possible, la tentation est de demander à quelqu’un, qu’on suppose politiquement fort, de dresser pour vous cette barrière symbolique. A l’arrivée, on peut quand même se poser la question : qui est dans la radicalité ? Le salarié à temps partiel qui vote FN ? Ou le bobo parisien qui fait de l’évitement scolaire ?

http://crise.blog.lemonde.fr/2012/09/25/zones-fragiles-dans-les-territoires-de-repli-tout-devient-menace/

 

On y retrouve pour commencer la même phobie que celle de Michéa : celle de l'enseignant "bobo"de gauche qui ne met pas en adéquation ses idées supposées généreuses et ses pratiques réelles.

Ce qui en creux souligne que ses vraies idées ne sont pas si généreuses qu'il le prétend...ou bien qu'on a raison de vouloir éviter les familles étrangères ? L'ambigüité est aussi présente ici que chez Michéa. Car l'autre versant du raisonnement est de dédouaner "le salarié à temps partiel qui vote FN", car ce vote est pour lui la seule manière d'ériger la barrière symbolique que le "bobo" peut se permettre d'ériger de façon plus concrète en pratiquant la "dérogation à la carte scolaire".

Outre cette ambigüité fondamentale, il convient de souligner le glissement peu scientifique du jugement : du fait que "un enseignant sur cinq contourne la carte scolaire" (ce qui suppose que 4 sur 5 ne la contournent pas...) faut-il faire comme si tous ces enseignants-là précisément votaient à gauche ? On sait bien que les enseignants votent davantage à gauche que les autres professions, il ne s'ensuit pas qu'ils votent tous à gauche...(selon un sondage de février 2012 seuls 61% d'entre eux avaient l'intention de voter pour un candidat de gauche au 1er tour des présidentielles :http://www.lemonde.fr/election-presidentielle-2012/article/2012/02/22/la-gauche-hegemonique-chez-les-enseignants-du-public_1646625_1471069.html)

 

 

Deuxième aspect, sans doute le plus intéressant, de l'analyse, celui d'une dimension géographique des nouveaux clivages sociaux :

"d’un côté, la "France métropolitaine", celle des grandes villes avec ses banlieues, qui s’est constituée à partir d’une double dynamique d’embourgeoisement et d’immigration ; la mondialisation par le haut et par le bas. A l’écart des grandes métropoles, émerge une "France périphérique" sur des espaces périurbains, ruraux, industriels, dans des villes petites et moyennes. On y retrouve notamment des employés, des ouvriers, des retraités et l’essentiel de ces catégories qui sont souvent à 50 euros près pour boucler leur mois, que j’appelle les nouvelles classes populaires. C’est-à-dire 60% de la population."

Cette opposition entre aires métropolitaines à la fois "embourgeoisées" (petite bourgeoisie intellectuelle) et "cosmopolites"(forte immigration étrangère) et zones périphériques (héritage de la France agricole et industrielle d'avant la mondialisation) a à l'évidence un certain degré de pertinence...Mais jusqu'à quel point ?

D'autres (je pense à Eric Maurin et son "enquête sur le séparatisme social" : "Le ghetto français", La République des idées-Seuil, 2004) avaient déjà remarqué cette tendance au séparatisme géographique, qui s'exerce aussi au niveau micro-social des quartiers.

Il ne s'ensuit pas que nous vivions dans une société complètement ghettoïsée, même si ce séparatisme social a une dimension culturelle importante.

En effet, malgré l'essor des TICE, chaque groupe tend à ne communiquer qu'avec ses semblables et à s'informer aux mêmes sources (je lis "Le Monde" tous les jours, pas mon quotidien local; je ne regarde pas la télé tous les jours, je suis abonné au "Nouvel Obs", j'ai mis mon réveil sur "France culture : je suis donc un parfait "bobo" selon Michéa et Guilluy...)

Et pourtant, les contacts entre ces mondes étrangers existent toujours : la fameuse page "Facebook" de "soutien au bijoutier de Nice", icône des partisans des "barrières symboliques" prônées par Guilluy et Michéa, a sans doute rassemblé toutes ces victimes des territoires de repli pour lesquelles "tout devient menace", mais elle a aussi suscité un débat national de grande ampleur. Ce débat permet de remettre en jeu tout ce qui constitue la base du pacte républicain : la primauté de la loi et du droit sur la force, la nécessité de dépasser les affects négatifs pour assumer le "vivre ensemble" sans sombrer dans la violence du tous contre tous...et l'existence d'affects positifs manifestant "la puissance de la douceur", cet élan spontané vers la solidarité que George Orwell appelait la "common decency", à laquelle Michéa fait appel de façon si discutable. Le clivage Droite/Gauche reste à cet égard tout-à-fait pertinent entre ceux qui surfent sur les affects négatifs en cultivant les peurs et la méfiance, et ceux qui s'appuient sur la solidarité et le refus de la violence.

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