Etienne BALIBAR et la "violence de l'universel"

Publié le par Henri LOURDOU

Etienne BALIBAR et la "violence de l'universel"

Supplément "Idées" du "Monde", samedi 11 février 2017.

Mise au point sur deux confusions

 

Il m'est arrivé récemment de convoquer Etienne BALIBAR comme représentant d'une "politique des droits de l'homme", sur la foi des analyses de Justine LACROIX et Jean-Yves PRANCHÈRE.

Le titre de cette entrevue au "Monde" ("Quand l'universel exclut") semblerait a priori invalider cette convocation.

En réalité, à sa lecture attentive, il n'en est rien.

Mais c'est l'occasion de faire une mise au point sur deux confusions de vocabulaire, qui recouvrent des confusions politiques importantes qui débordent de notre époque, et que le regretté Tzvetan TODOROV avait particulièrement bien clarifié dans "Nous et les autres".

 

La confusion entre "universalisme" et "ethnocentrisme"

 

Cet "universel qui exclut" dont il est question dans l'entrevue d'E. BALIBAR est avant tout et d'abord l'ethnocentrisme dont ont fait preuve les colonisateurs européens, et avant eux tous les peuples découvrant l'étranger, le "barbare" selon les Grecs anciens, celui dont on ne comprend pas la langue, et qui donc apparaît comme un "autre" radical.

De "l'autre" à "l'inférieur" la distance est courte : elle est parcourue par la conquête violente quand le rapport de force militaire est très déséquilibré. Et cela donne toutes les entreprises coloniales de l'Histoire, dans lesquelles l'Europe a pris la majeure part.

Mais plus profondément, comme le dit BALIBAR : "l'universalisme s'inscrit dans une civilisation, même s'il cherche des formulations intemporelles (...) Et si vous prenez une communauté politique moderne comme celle des droits de l'homme, qui s'est nouée autour de l'idée de nation (...) comme la nation est de plus en plus incertaine de ses valeurs et de ses objectifs, la laïcité se présente de moins en moins comme une garantie de liberté et d'égalité entre les citoyens et s'est mise à fonctionner comme un discours d'exclusion. Du reste ce qu'il y a de commun ici avec l'universalisme religieux, c'est que l'argument justifiant l'exclusion consiste presque toujours à dire que les exclus sont ceux qui refusent l'universalisme ou qui sont incapables de le comprendre correctement (...) Ce n'est pas l'universalisme en tant que tel qui est violent et exclusif, c'est la combinaison de l'universalisme et de la communauté. Et comme au fond on ne peut pas l'éviter, il faut trouver le moyen de la civiliser. Tâche politique fondamentale à mes yeux."

 

Une application concrète de cette "tâche politique fondamentale" nous est fournie par la question européenne.

"En ce qui concerne l'Europe, toute la question est de savoir si on peut résoudre les problèmes des Français en dehors d'un ensemble continental. Je suis convaincu que non – et ce, même si l'Europe fait le pire, comme en Grèce. Tout programme reposant sur le renoncement au projet européen est voué à sombrer dans le chauvinisme, si ce n'est dans le trumpisme. Quand je dis cela, des gens comme mon amie Chantal MOUFFE me tombent dessus et me disent : "Mais sur quelle planète vis-tu ? L'identité nationale est le seul cadre qui permette de défendre les classes populaires contre le capitalisme sauvage !" Je crois qu'ils se trompent, mais, bien sûr, il faut le prouver."

 

C'est en effet une tâche politique aujourd'hui prioritaire.

Dans cette tâche, nous devons aussi nous attaquer à une seconde confusion.

 

La confusion entre "multiculturalisme" et "relativisme"

 

C'est ici que l'universalisme de la dynamique des droits de l'homme retrouve sa place. De l'acceptation de la pluralité des cultures et des civilisations, on ne saurait, et d'autant plus dans notre nouveau contexte de globalisation accélérée, déduire un "relativisme" des valeurs qui débouche sur l'acceptation des inégalités de droits.

"La difficulté nouvelle, c'est que nous participons tous aujourd'hui à des communautés multiples dont les critères de reconnaissance ne sont pas interchangeables (...) Je crois qu'il n'est pas vivable de n'être rien de déterminé, et je reconnais qu'il n'est pas facile d'être plusieurs choses à la fois. Mais ce n'est pas impossible, et il faut même que le plus grand nombre d'entre nous puisse y avoir accès autrement que comme une expérience de dépossession de soi. Le cosmopolitisme dont nos avons besoin exige une certaine forme de malaise identitaire que je me hasarderais à dire actif , ou agissant."

Je serais ici moins hésitant que BALIBAR : comme l'a bien montré Amin MAALOUF, la pluri-appartenance identitaire est une réalité consistante qu'il s'agit juste de valoriser contre tous les discours mono-identitaires qui dénient le réel. Et, chose cardinale, refuser la hiérarchisation qui débouche sur le mono-identitarisme. En réalité, les "identitaires", ou prétendus tels, ne le sont pas assez.

Plutôt en effet que de parler de "multiculturalisme", il faudrait plutôt parler de nos "multi-appartenances", et les rapporter à l'universalité des droits. C'est qu'avait bien vu par exemple Félix Castan concernant la revendication occitaniste.

Ce qui nous ramène à l'Europe, et à la nécessité de construire ce nouveau cadre de souveraineté, non en opposition, mais en complément du cadre national, et dans une perspective clairement mondialiste.

Car "la communauté politique n'est pas un donné, mais une construction permanente à travers la reconnaissance et l'affirmation/revendication des droits. Ainsi, loin que "l'inflation supposée" de cette affirmation/revendication dissolve la communauté politique, elle la refonde au contraire sur des bases toujours renouvelées par la poursuite du processus d'émancipation des individus."

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