Tzvetan TODOROV un penseur contre les maux du siècle

Publié le par Henri LOURDOU

Tzvetan TODOROV "Nous et les autres. La réflexion française sur la diversité humaine" (1989, Points-Essais n°250, 1992, 540 pages).

"La Peur des barbares. Au-delà du choc des civilisations" (2008, Le Livre de Poche n°31588, 2009, 350 pages).

D'abord connu pour sa contribution aux sciences du langage, dans le courant des années 60-70 appelé "structuraliste", l'auteur a infléchi son parcours intellectuel et éditorial au cours des années 80, au terme d'une prise de conscience qu'il résume dans son "Avant-propos" à "Nous et les autres".

Insatisfait de la fausse objectivité des sciences humaines, il récuse également "le divorce complet entre vivre et dire(...); chose toute différente de la tension entre une volonté et sa réalisation, forcément imparfaite", qu'il constate chez ses collègues intellectuels.

Par ailleurs, son "attachement à l'idéal démocratique n'est pas seulement rationnel", constate-t-il : "J'ai le sentiment de tenir là une sorte d'absolu, qui ne me quittera jamais."

C'est ce double constat qui le pousse à "préférer l'essai moral et politique (...) aux sciences humaines et sociales". (p 11)

"Nous et les autres" est l'un des premiers essais de ce type, suite à un premier livre paru en 1982, "La conquête de l'Amérique", où il confrontait les récits des conquérants à ceux des conquis.

Il s'agit d'une tentative d'élucider, essentiellement sur les trois derniers siècles (avec juste une incursion au XVIe avec Montaigne), les grandes tendances de la pensée française sur le thème de la diversité humaine, en dégageant idées-forces et problèmes.

Ceci au plus près des textes, ce qui a nécessité de longues et nombreuses lectures (et de fait cette publication intervient 5 ans après un dernier essai sur la littérature, "Critique de la critique", avec une publication intermédiaire sur Rousseau lu pour cet essai). Et avec une prise de parti argumentée sur les différentes idées exposées.

D'où le plan à la fois thématique et chronologique adopté :

-L'universel et le relatif (1e partie) pose la question du relativisme des valeurs :faut-il, et dans quelle mesure, s'abstenir de toute hiérarchisation entre les cultures, une fois affranchis de notre ethnocentrisme spontané ? Et sinon, sur quoi fonder un jugement à portée vraiment universelle ? Cette réflexion fondamentale part de Montaigne et va jusqu'à Lévi-Strauss, dont les conceptions relativistes sont mises en question pour être dépassées.

-Races (2e partie) suit l'émergence et l'évolution de la notion de "races humaines", notamment chez Gobineau et Renan, et la façon dont l'idéologie scientiste émergente a prétendu supplanter les choix éthiques au nom de la science.

-Nations (3e partie) revient sur la façon dont l'idéologie nationaliste (incarnée dans ses différentes variantes par Tocqueville, Michelet, Renan, Barrès et Péguy, ce qui en montre la force et la portée) a justifié le colonialisme avec toutes les conséquences majeures que cela a entraîné, et dont nous voyons encore les fruits.

-L'exotique (4e partie) s'arrête sur sur la façon dont l'invention du tourisme a construit une image distanciée des "autres" à partir d'un prisme individualiste et égocentrique et à travers des stéréotypes qui n'ont rien de neutre, ceci chez Chateaubriand, Loti et Segalen.

-Enfin La modération (5e partie) conclue sur une synthèse orientée des 4 premières autour des idées de Montesquieu et Rousseau. Axée sur un universalisme ouvert et égalitaire, elle fait l'apologie du partage et de l'équilibre des pouvoirs dans la perspective d'une modération des conflits.

J'ai été favorablement impressionné par l'érudition et l'analyse serrée des textes faite par Todorov, et convaincu par les thèses qu'il défend.

La possibilité "de reconnaître les différences entre groupes humains sans renoncer au cadre universel; l'idée que, individu et société étant des entités foncièrement hétérogènes, seules les solutions mixtes, ou modérées, peuvent leur convenir durablement" (p 520) me semblent pertinentes au vu de l'expérience historique. Et donc la nécessité de garantir simultanément "le droit de l'individu à l'autonomie, à la sécurité personnelle, à la liberté privée" et "l'appartenance culturelle (l'esprit des nations)" tout en exerçant des jugements de valeur à "référence universelle" : la condamnation de la tyrannie "sous tous les climats" et la préférence accordée à l'intérêt de l'humanité sur l'intérêt de groupe ou individuel (p 521).

Cette mise en place fondatrice permet de mieux comprendre et apprécier des essais ultérieurs de Todorov davantage en prise avec l'actualité.

Et particulièrement "La Peur des barbares", paru en 2008, mais dont le contenu a pris davantage de relief et de pertinence en France depuis 2015.

En effet, ce qu'il dit de la réaction américaine aux attentats du 11 septembre 2001 et de ses conséquences est aujourd'hui encore plus pertinent qu'il ne l'était en 2008.

La thèse qu'il défend – encore une fois en prenant appui sur une connaissance approfondi des faits et sur une argumentation toujours serrée - est au fond assez simple : "Les pays occidentaux ont pleinement le droit de se défendre contre toute agression et toute atteinte aux valeurs sur lesquelles ils ont choisi de fonder leurs régimes démocratiques. Ils ont notamment à combattre avec fermeté toute menace terroriste et toute forme de violence. Ils ont intérêt cependant à ne pas se laisser entraîner dans une réaction disproportionnée, excessive et abusive, car elle produirait des résultats contraires à ceux que l'on escompte." (p 19)

Or, c'est bien là que nous en sommes. Et c'est ce que l'analyse des réponses américaines aux attentats du 11 septembre 2001 permet d'expliquer.

Cette analyse permet en particulier de dégager un point que les théories complotistes ou semi-complotistes trop répandues, mettent de côté.

En effet, ce n'est pas un plan froidement et mûrement réfléchi qui explique l'intervention américaine en Irak de 2003, tout comme les atteintes répétées et gravissimes aux Droits humains qu'ils ont perpétrées dans leurs prisons clandestines. Mais bel et bien une perte totale de sang-froid et de jugement sous l'emprise de la peur.

Et bien évidemment, ces réponses "disproportionnées, excessives et abusives" ont généré plus de ressentiment et de violence qu'ils n'en ont supprimé.

La France est aujourd'hui confrontée au même choix : doit-elle céder à la peur ou raison garder ?

Refuser l'hystérisation du débat public, telle qu'on l'a vue se déchaîner suite aux attentats du 15 novembre 2015 ou des agressions de Cologne du 31 décembre, relève d'un tel choix.

Il faut refuser la "politique de la peur" que certains politiciens de Gauche comme de Droite nous proposent, sous la dictée de l'Extrême-Droite.

Tout comme il faut refuser la non-politique du déni qu'une certaine Extrême-Gauche lui oppose. J'y reviendrai à propos de François Ruffin.

Une politique raisonnée en ces matières allie l'action de police discrète dans le cadre des lois démocratiques, l'action diplomatique à visée mondiale dans la perspective d'un règlement et d'une prévention des conflits, l'action humanitaire et pédagogique dans le cadre d'un accueil digne des victimes de ces conflits et du désordre mondial actuel, et, en dernier lieu, et si la nécessité l'impose, une action armée dans un cadre multilatéral sous l'autorité de l'ONU;

Prendre position dans le débat politique français actuel, c'est donc avant tout poser à nos candidats aux élections présidentielles et législatives prochaines au moins les questions suivantes :

-Quelles propositions faîtes-vous pour sortir la Syrie, l'Irak et l'Afghanistan, le Yémen des guerres civiles dans lesquelles ils sont plongés ? Pour sortir le peuple palestinien du désespoir dans lequel la politique du gouvernement israélien l'enfonce un peu plus chaque jour (allez donc voir le film si révélateur de la cinéaste israélienne Tamara Erde "This is my land" !(http://www.tamaraerde.com/films/this-is-my-land/) ? Pour sortir le peuple érythréen de la dictature totalitaire qu'il fuit massivement ? Pour pousser la Russie et la Turquie au respect des droits humains ? Pour assurer la justice climatique promise à la Cop 21 aux peuples africains qui fuient les sécheresses ?

-Quel plan européen d'accueil des réfugiés venant de ces pays en attendant que les problèmes précédents soient traités sinon résolus ? Et quelle place pour la France, pays des Droits humains et terre d'asile, dans ce plan ?

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