Jean-Pierre LE GOFF et la réforme de l'Ecole

Publié le par Henri LOURDOU

 

Pourquoi il faut lire JP Le Goff


La cause semble entendue depuis quelques années : soit on est pro-pédagogue et réformateur, soit on est pour la restauration des savoirs et de l’Ecole républicaine.

Dans ce (faux) débat trop bien réglé, les étiquettes l’emportent généralement sur le fond. Ce qui a donné une polarisation des positions qui met mal à l’aise tous ceux qui restent soucieux de penser.

Le sous-titre de « La barbarie douce » : « La modernisation aveugle des entreprises et de l ‘école », annonce le propos. Il s’agit de mettre en question les présupposés, les objectifs et les modalités de ce qui se présente comme une évidence. Le parallèle entre l’entreprise et l’école n’est pas gratuit et ne relève pas du procès éculé : à travers les discours du « management » l’auteur met en évidence une pensée centrée sur l’individu dont la naïveté doit nous alerter. Faire porter sur les individus le poids de responsabilités qui les dépassent est une tendance lourde de nos « réformateurs » : « injonction à l’autonomie et à la responsabilité, évaluation, élaboration d’objectifs et de « contrats ».(p9)

Le résultat en est le brouillage des repères de l’action collective et la paralysie de toute action efficace de ce type.

En ce qui concerne l’Ecole en particulier, la question des objectifs et de la spécificité de l’institution est , selon Le Goff, allègrement passée à la trappe par le discours « réformateur ». C’est ce raccourci qui alimente un manichéisme sommaire opposant des enseignants forcément passéistes et répressifs à des élèves forcément actifs et curieux, incarnant la modernité. Ce qui dissoud toute analyse critique sur le fonctionnement réel de l’Ecole.

Pour autant, Le Goff n’échappe pas à certaines contradictions : d’un côté il définit les objectifs de l’Ecole comme la transmission d’un héritage culturel qui ne peut reposer sur l’initiative et l’intérêt spontanés des élèves et a donc une dimension inévitablement coercitive (p 63-4), mais de l’autre il semble considérer que vouloir imposer le collège unique est une aberration…au nom de l’intérêt spontané des élèves (p 119-120). Ce genre de contradiction est au cœur du défi actuel qu’il s’agit d’affronter : fonder une véritable culture commune face à l’hétérogénéité inédite des publics scolaires. De ce point de vue, c’est le rapport MORIN qui était davantage au cœur du sujet que le rapport MEIRIEU : la question fondamentale n’est pas « comment enseigner » mais « quoi enseigner ». Elle reste posée.

De façon plus générale, ce qui distingue Le Goff de bien des tenants de la « restauration » est le refus d’invoquer la « dictature néo-libérale » comme principe explicatif : il renvoie ainsi dos à dos la gauche moderniste (qui a abdiqué tout projet ) et la gauche radicale (qui s’en tient à un économisme manichéen et purement réactif ). Ce qu’il s’agit d’inventer (et ce chantier est ouvert) c’est un réformisme lucide qui s’appuie sur les révoltes effectives des dominés, et non un « mouvement social » hétéroclite et mythifié. Cela passe, toujours selon Le Goff, par un bilan sans concession de ce qu’il appelle « la part impossible de l’héritage de Mai 68 ». Hé bien, faisons-le, et repartons à l’offensive du vieux monde avec un zeste de lucidité en plus.

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