Edgar MORIN « Le monde moderne et la question juive », Seuil, 2006, 272 p.

Publié le par Henri LOURDOU

 

 

L'impasse tragique dans laquelle l'armée israëlienne est en train de se fourvoyer à Gaza, et les réactions d'indignation justifiée qu'elle suscite en France et dans le monde m'ont ramené vers ce livre déjà lu lors de sa parution. Sans doute le livre le plus intelligent, au sens affectif comme au sens purement rationnel, sur la situation israëlo-palestinienne.

Disons-le d'emblée : les conditions de la paix sont bien celles analysées par Morin en 2001 dans un article du « Monde » qu'il reproduit en appendice . « Quoi qu'il arrive, ce sont les minorités laïques, capables d'autocritique, de compréhension d'autrui, de conscience de la complexité, qui, de part et d'autre, travaillent pour sauver l'avenir. » (p252) Le « problème politique d'une stratégie de paix (est qu')elle nécessite la reconnaissance du devoir moral israëlien à l'égard de la Palestine (Shimon Pérès) et la reconnaissance palestinienne du problème d'insécurité israëlien. » (p 252-3) Et « la politique requiert ici un grand acte éthique : le pardon mutuel pour tous les crimes commis de part et d'autre. On ne peut oublier, ni dissimuler, mais on doit rompre avec le talion. (p 253)

Morin souligne également la dissymétrie de situation actuelle entre Israël et Palestiniens...et donc la responsabilité première d'Israël dans cette dynamique de paix. C'est ce que voudraient occulter tous les ultra du sionisme qui ont fait à Morin un procès en « apologie du terrorisme » et « antisémitisme » : ce procès a abouti bien sûr à la mise hors de cause de Morin et des co-auteurs de l'article incriminé, mais après une longue procédure au cours de laquelle les passions se sont donné libre cours. C'est ce procès qui a donné naissance à l'idée de ce livre.

Parti du « noeud gordien judéo-israëlo-palestinien », l'auteur a donc élargi son propos à ce qui selon lui n'a été jusqu'ici traité que « de façon unilatérale, simplifiante, mutilée, dénaturée. »(p 11) : la question juive des temps modernes.

Pour cela, il remonte à la naissance de l'antijudaïsme chrétien et à la dialectique de l'enfermement identitaire et de l'ouverture intellectuelle de la diaspora juive. Il en dégage les figures de ceux qu'il appelle les post-marranes. Ces intellectuels fils de convertis qui dépassèrent à la fois la référence juive et la référence chrétienne : Montaigne, François Sanchez (1550-1626), professeur de médecine à Toulouse et apôtre de l'expérimentation scientifique, Spinoza, le premier penseur explicitement indépendant de toute religion, et donc sans doute le vrai père de la laïcité européenne, Cervantès...(pp 38-49)

Puis, sans négliger le rôle économique des marranes dans l'essor commercial européen des XVIe-XVIIIe siècles, on aborde la question très débattue de l'émancipation : l'accès des Juifs à l'égalité des droits, sous l'influence des Lumières, va provoquer un double mouvement d'assimilation au monde chrétien dominant et de recherche d'une identité juive maintenue, mais plus ou moins modernisée. Ceci avec de nombreuses variantes : d'où la multiplicité des figures de judéo-gentils, de la plus identitaire à la plus universaliste.

Ce qui nous amène à la question de l'antisémitisme moderne. Analysée par Hannah Arendt, dans son magistral ouvrage sur « Les origines du totalitarisme », son émergence est corrélée à celle de l'Etat-nation : ainsi que l'écrit Morin « Les deux « maladies » de la nation moderne sont d'une part, la sacralisation des frontières, d'autre part la purification-religieuse, puis ethnique-qui élimine les éléments jugés inassimilables, étrangers ou corrupteurs. »(p 94). Morin plaide en partie coupable : « les judéo-gentils sont bel et bien des ferments effectifs de désintégration de la nation traditionaliste et close »(p 108) mais ils sont en même temps « des ferments de l'activité (...) qui transforme le monde ».

Enfin dernière étape : la création de l'Etat d'Israël réveille chez tous les judéo-gentils du monde la tension entre le pôle identitaire et le pôle universaliste. Ce qui nous ramène également au « noeud gordien judéo-israëlo-palestinien » évoqué plus haut (pp 145-264).

Publié dans politique

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