Héros perdants dans la fiction et dans l'Histoire

Publié le par Henri LOURDOU

Chagrin historique et engagement :

Héros perdants dans l'Histoire et dans la fiction.

"Le fait de ne pas être réconcilié avec son passé constitue peut-être le seul moyen d'avoir un avenir"

(Michaël FOESSEL "Le temps de la consolation", cité par Eric Aeschiman dans "L'Obs" du 22-10-15)

J'ai un faible pour les perdants de L'Histoire qui pourtant apparaissent rétrospectivement comme des vainqueurs moraux : ceux que certains qualifient de façon ambivalente de "nobles idéalistes". C'est pour moi un puissant moteur de mon engagement présent, d'où le choix de la citation en exergue de cet article.

Héros de fiction : Diego Alatriste et Bernie Gunther.

Je préfèrerais bien sûr, comme tout un chacun, qu'ils soient vainqueurs au moins partiellement et provisoirement. Et c'est ce que permet généralement la fiction.

D'où la prédilection qui est la mienne pour ces héros s'incrivant dans un contexte historique négatif : le capitaine Alatriste au déclin du "Siècle d'Or" espagnol, le commis-

saire Bernie Gunther dans le Berlin des années du pouvoir nazi.

Ce sont des "héros ambigus" : ils sont soumis aux conditions du contexte historique qui les condamne à collaborer avec des bourreaux; mais ils gardent un radar intérieur qui les poussent à agir de façon décalée par rapport aux attentes des maîtres de l'heure, en sauvant parfois une partie de leur "âme". Dans cette contradiction permanente, le curseur peut se déplacer. De fait, ils ne sont pas des "héros" de même nature.

"Les aventures du capitaine Alatriste" d'Arturo PEREZ REVERTE ("Points", Seuil).

J'ai dévoré passionnément les 7 tomes parus de cette série. Il s'agit de romans du genre "de cape et d'épée". Le narrateur est un témoin de l'histoire, Inigo Balboa, orphelin d'un camarade de combat d'Alatriste, que celui-ci a pris en charge à ses treize ans, à la demande de la veuve. Il écrit ses souvenirs au soir de sa vie, ce qui permet de nombreuses allusions à la mort ultérieure d'Alatriste, contemporaine du déclin militaire de l'Espagne, lors de la bataille de Rocroi (1643).

Alatriste est un soldat de métier, comme va le devenir Inigo, contre l'avis de son maître qui le pousse à étudier. Il est cependant un soldat lettré, ami du poète Francisco de Quevedo, admirateur de Lope de Vega, et grand lecteur de Cervantès.

Sans famille, il s'attache au jeune Inigo comme à un fils, et leurs relations vont fluctuer au fil de la croissance et de l'émancipation du jeune homme.

Son principal trait de caractère est d'être un homme taciturne, ce qui ouvre un large espace au commentaire du narrateur sur l'interprétation de ses actes.

Ses actions positives à nos yeux ne sont donc pas revendiquées comme telles, ce qui permet de résoudre la contradiction apparente entre l'état moyen de l'opinion de l'époque et la sensibilité contemporaine.

Grâce à cela, l'auteur nous permet d'accéder justement à la façon de penser dominante de ce "Siècle d'Or", relativisée par la réflexion rétrospective d'un narrateur désillusionné par la suite de l'Histoire et son propre recul critique, nourri aux meilleurs esprits du temps.

"Les enquêtes de Bernie Gunther" de Philip KERR ("Le Livre de Poche").

Je suis en train de lire l'avant-dernier tome paru, le 8e, de cette suite inaugurée

en 1989-91 par la "trilogie berlinoise". Et toujours avec le même plaisir.

Bernie Gunther, enquêteur à la police criminelle de Berlin, la Kripo, est un ancien combattant de 1914-18, revenu de tout, mais clairement hostile aux nazis, comme la majorité des Berlinois (utile rappel), qui se voit imposer, après avoir démissionné pour devenir détective privé, de retourner à son ancien emploi, et d'intégrer la SS au titre du SD par la volonté personnelle de Heydrich.

Sur un fond historique très bien documenté, l'auteur, qui passe par un récit à la première personne au ton très chandlérien (le héros, comme Philip Marlowe, use et abuse de la dérision et de l'autodérision) nous balade dans les méandres du nazisme et de l'après-nazisme (l'histoire nous entraîne jusque dans l'Argentine péroniste des années 50).

C'est l'occasion pour le lecteur de méditer au passage sur les différentes façons de composer avec le Mal quand on veut sauver sa peau...tout en préservant un minimum d'estime de soi.

Contrairement à Alatriste, Gunther met en avant sa lucidité critique : si, comme lui, il n'a guère le choix, il sait et dit son désaccord moral avec ceux qui le commandent, et il n'essaie à aucun moment de recouvrir ses actes honteux du voile factice d'un quelconque idéal.

En cela, il est un héros typiquement contemporain.

Héros réels : Buenaventura Durruti et Léon Trotski

Dans les tragédies réelles du XXe siècle (qui n'en manque pas), les plus émouvantes à mes yeux sont celles liées aux espoirs sociaux nés du mouvement ouvrier révolutionnaire.

Le destin de Durruti a été magnifiquement reconstitué par Hans-Magnus Enzensberger dans "Le bref été de l'anarchie". Il met en particulier un point final à la polémique historique sur les conditions de la mort de Durruti : un accident stupide provoqué par Durruti lui-même.

Celui-ci exprime à sa façon la tragédie de la révolution espagnole : les questions étaient au-delà des réponses disponibles aux mains des acteurs.

En particulier celle-ci : comment parvenir à l'efficacité militaire sans coordination et stratégie partagée de forces aux visions si dissemblables que les anarchistes et les staliniens ?

Quant à Trostki, quel que soit le jugement que l'on porte sur son action lors de la guerre civile de 1918-1921 (et en particulier les deux sombres épisodes de l'élimination des makhnovistes et des révoltés de Kronstadt), le beau roman, fort bien documenté, de Leonardo PADURA, "L'homme qui aimait les chiens", nous en restitue la profonde humanité et suscite une compassion obligée envers ce proscrit poursuivi à travers tous les membres de sa famille par la haine inextinguible de Staline.

La véritable liquidation par ce dernier de l'ossature morale du mouvement communiste international par la manipulation et la peur est le Mal majeur cependant.

Elle est encore mieux rendue par le récit du destin de l'assassin de Trotski, Ramon Mercader, et de son mentor, qui constitue l'un des autres volets du roman.

La tragédie du communisme est cette contradiction abyssale qui s'est creusée entre les idéaux et les pratiques réelles, et dont rend compte le double de l'auteur (né en 1955), le cubain Ivan.

Donc deux héros tragiques qui témoignent de l'échec de l'espérance révolutionnaire.

Chacun à sa façon nourrit notre conflit intime avec ce passé qui est le nôtre et que nous ne pouvons décidément pas accepter : celui de l'espérance déçue d'un monde meilleur.

Nous ne pouvons faire abstraction ni des erreurs commises, ni des espérances qui ont fourni l'occasion de les commettre. Le travail sur l'Histoire trouve là toute sa justification : "L'oubli n'est pas humain, ce qui est humain c'est la mémoire, la vigilance et la fidélité" (Vladimir Jankélévitch, "La Presse nouvelle hebdomadaire, 15 juin 1979, in "L'esprit de résistance", textes inédits, 1943-1983, Albin Michel, octobre 2015).

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