Umberto ECO L'île du jour d'avant

Publié le par Henri LOURDOU

Umberto ECO L'île du jour d'avant
Umberto ECO
L'île du jour d'avant
Roman, traduit de l'italien par Jean-Noël SCHIFANO
1994, traduction 1996, Grasset, Livre de Poche, 1998, 510 p.


 

Je m'offre une pause dans une actualité désespérante avec ce roman déjà ancien de l'auteur sémioticien érudit et humaniste du "Nom de la rose", commentateur d'actualité et lanceur d'alerte sur la montée du néofascisme dès ces années 1990, disparu en 2016.

Nous sommes dans la première moitié du XVIIe siècle, en Europe, en pleine Guerre de Trente ans, les grands États s'affrontent sous prétexte de religion, mais ils songent surtout à étendre leur pouvoir sur les mers du globe.

Le narrateur, toujours explicitement présent dans les romans de Eco, mais ici non nommé ni précisé, lit , interprète et commente les écrits d'un certain Roberto de la Grive, gentilhomme d'origine italienne, passé en France, où il s'est fait recruter comme espion par le successeur désigné du cardinal de Richelieu, mourant (nous sommes en 1642), un Italien comme lui, Giulio Mazzarini, qu'il a croisé dans son jeune temps en tant qu'envoyé papal au siège de Casale, dans le Monferrato.

C'est l'occasion d'évoquer les origines et la jeunesse de Roberto qui a participé à ce siège côté français.

Mais en 1642, Roberto est envoyé espionner un Anglais, qui comme beaucoup d'autres à cette époque est à la recherche du moyen infaillible de calculer les longitudes en mer, grave déficience qui handicape tous les nombreux voyages européens d'exploration.

Eco nous régale des nombreux préjugés d'une époque qui se veut savante, utile piqûre de rappel pour nous inviter à nous méfier des nôtres .

Ainsi, nous avons droit aux recommandations suivantes de Mazarin à son futur espion : "Ne dédaignez pas de vous aboucher avec des hommes ordinaires qui, pour quelques pièces, vous sortent leurs entrailles.(...) Vous ne demanderez jamais de façon directe, et après avoir demandé aujourd'hui, avec des mots différents vous poserez la même question demain, de manière que, si le quidam a d'abord menti, il soit porté à se contredire : les hommes de peu oublient les sornettes qu'ils ont dites, et ils en inventent d'autres contraires le lendemain. Au reste, vous reconnaîtrez les menteurs : quand ils rient, il se forme comme deux fossettes à leurs joues, et ils portent des ongles très courts; gardez-vous également des hommes de basse taille, qui disent le faux par fatuité." (p 194)

On voit que, nanti d'un tel viatique, notre espion était paré !

Embarqué pour un très long voyage en mer, Roberto réussit à percer les secrets du docteur Byrd pour calculer les longitudes, et ils valent leur pesant de préjugés pseudo-scientifiques....

Malheureusement, leur bateau fait naufrage et Roberto se retrouve l'unique survivant...tombant providentiellement sur un autre vaisseau, abandonné celui-là, et amarré près d'une île potentiellement située sur le fameux méridien 180°, ce qui nous vaut au passage de multiples considérations sur la façon de situer le méridien 0°, pas très bien établie et divergente selon les pays.

Tous ces gens à la recherche du méridien 180° sont à la recherche des îles Salomon, îles situées à l'Ouest du Pacifique, découvertes puis reperdues par défaut de calcul de leur longitude.

Me reportant à mes atlas, je découvre que ces îles sont aujourd'hui situées à 160° Ouest, juste à l'Est de la Nouvelle Guinée. Voir ci-joint des extraits d'Atlas, dont l'un hérité de mon arrière-grand-père et daté de 1873.

Mais qu'en est-il de l'île près de laquelle aborde Roberto ? Il va peut-être avoir une réponse du dernier passager vivant du bateau abandonné, le savant jésuite et polyglotte Caspar Wanderdrossel.

Celui-ci est en effet un puits de science, et un chercheur lui aussi du calcul exact des longitudes !

Et il est persuadé de se situer sur le fameux méridien 180° qui partage la terre entre le jour d'avant et le jour d'après.

La suite se traîne pas mal en digressions savantes et disputes théologico-scientifiques, en délires romancés de Roberto, qui tournent trop souvent en démonstrations d'invention verbale et en énumérations interminables qui poussent à tourner les pages plus vite. Je comprends donc pourquoi ce livre n'a pas eu le même succès que "Le Nom de la rose"...

Si l'on se réjouit parfois de l'ironie subtile de l'auteur face à des hypothèses scientifiques farfelues, on se lasse quand même un peu de l'interminable tentative du naufragé solitaire de gagner l'île, à la fois proche et inaccessible (le seul canot de sauvetage a été emporté par l'équipage disparu).

Quelques passages significatifs :

Le point de vue du père Caspar, soupçonné par l'équipage du vaisseau d'être pestiféré, sur la peste et les maladies : "Il y a des maladies qui ne s'emparent que des individus et en des lieux et en des temps divers, tel le Sudor Anglicus, d'autres particulières à une seule région telle la Dysenteria Melitensis ou l'Elephantiasis Aegyptia, et d'autres enfin, telle la peste, qui frappent un long temps tous les habitants de nombreuses régions. Or la peste est annoncée par des tâches de soleil, des éclipses, des comètes, l'apparition d'animaux souterrains qui sortent de leurs tanières, de plantes qui sèchent par exhalaisons méphitiques : et aucun de ces signes ne s'était jamais manifesté ni à bord ni à terre, ni au ciel ni en mer.

En deuxième lieu, la peste est certainement produite par des vapeurs fétides qui montent des marais, par la délitescence des nombreux cadavres au cours des guerres, ou même par des invasions de locustes qui se noient en nuages dans la mer et puis refluent vers les rivages. La contagion, on la subit précisément à travers ces effluves qui entrent dans la bouche et par les poumons, et, à travers la veine cave, atteignent le coeur. Mais au cours de la navigation, sauf la fétidité de l'eau et de la nourriture, qui d'ailleurs donne le scorbut et pas la peste, ces matelots n'avaient souffert d'aucune exhalaison maléfique, au contraire ils avaient respiré de l'air pur et des vents très salubres." (pp 244-5)

Inutile d'ajouter que ces savantes raisons ne convainquent pas l'équipage... qui fuit le vaisseau et l'abandonne seul à bord.

Le sabir polyglotte du père Caspar : "Oh mein Gott, le Seigneur me pardonne pour ce que son Très Saint Nom en vain j'ai prononcé, après que Salomon le Temple construit avait, il avait fait une grosse flotte comme dit le Livre des Rois, et cette flotte arrive à l'Ile d'Ophir, d'où on lui rapporte, (comment dis-toi ?) ...quadringenti und vigenti...

-Quatre cent vingt.

-Quatre cent vingt talents d'or, une beaucoup grande richesse : la Bible dit beaucoup peu pour dire tant et tant, comme dire pars pro toto. Et aucune lande près d'Israël avait une aussi tant grosse richesse, quod significat que cette flotte aux derniers confins du monde était arrivée. Ici." (p 251)

Les contradictions intellectuelles du père Caspar : "En homme d'Église, il entendait démontrer que la Bible n'avait pas menti, mais en homme de science il voulait harmoniser la dictée sacrée et les résultats des recherches de son temps." (p 259)

Un énumération interminable : "les gens de ces temps-là jugeaient indispensable de traduire le monde entier en une forêt de Symboles, Signes, Jeux Equestres, Mascarades, Peintures, Armes Seigneuriales, Trophées, Enseignes d'Honneur, Figures Ironiques, Revers sculptés des pièces de monnaie, Fables, Allégories, Apologues, Epigrammes, Sentences, Equivoques, Proverbes, Tessères, Epîtres Laconiques, Epitaphes, Parerga, Entailles Lapidaires, Ecus, Glyphes, Clipei, et si vous me le permettez je m'arrête ici – mais eux ne s'arrêtaient pas." (p 344) Ce passage fait partie d'une très longue digression sur la colombe, oiseau remarquable à tous points de vue (pp 342-55).

Une (petite) partie de la description par Roberto de la barrière de corail qui sépare son vaisseau de l'île : " Des polypes ocellés, qui dans leur grouillement vermiculaire et lubrifié révélaient l'incarnadin d'une grande lèvre centrale, effleuraient des plantations d'olothuries albuginées au gland de passe-velours" (p 405)


 

Bref, si l'on est souvent fasciné par tant d'érudition, son étalage parfois nuit à l'intérêt que l'on porte à l'avancée de l'action... et à l'attente du dénouement, lequel bien entendu est très frustrant quant aux canons habituels des histoires de naufragés et d'îles mystérieuses.

Au fond, Eco était davantage un moraliste qu'un romancier... Et la morale de cette histoire est bien qu'il faut se méfier des idéologues et des faux savants. Une morale qui correspond à l'histoire personnelle d'Eco, qui ne se remit jamais, comme il le fait pudiquement sentir dans son "Comment reconnaître le fascisme", d'avoir été enfant un adepte et un laudateur du Duce.

En cela, il fait partie de la sainte fraternité de ceux qui ont un temps adhéré à une idéologie totalitaire et s'en sont dépris de façon radicale.

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