Sylvain PIRON L'occupation du monde

Publié le par Henri LOURDOU

Sylvain PIRON L'occupation du monde
Sylvain PIRON
L'occupation du monde
2018, Points Essais 2024, 342 p.
Ou pourquoi l'écologie perd toujours (2)


 

Voici un ouvrage très ambitieux, qui ressemble, comme le dit malicieusement son auteur en conclusion, à un ornithorynque. Comme cet animal inclassable, il s'écarte de tous les genres établis. Écrit par un historien médiéviste, il est centré sur le monde contemporain. Consacré à la place de l'économie dans nos sociétés, il récuse toute la pseudo-science des économistes. Et, plus inhabituellement encore, il met en relation la place exorbitante de l'économie dans nos vies avec un retour réflexif sur la théologie médiévale.

Mais il commence, et c'est l'accroche qui m'a séduit, par revenir sur le désastre écologique en cours et la façon dont les premiers lanceurs d'alerte des années 60-70 (que l'on redécouvre depuis peu : Rachel Carson et Denis et Donella Meadows en particulier, mais aussi et surtout Ivan Illich) ont été d'abord écoutés, puis très rapidement mis au rancart.

C'est un élément qui me semble important de réponse à la question, très mal traitée par Clément Sénéchal comme je l'ai récemment évoqué, "pourquoi l'écologie perd toujours ?"

Ce qui est ici en cause en effet, c'est bien l'imaginaire social dominant, au sens où l'avait élaboré Cornélius Castoriadis, repris par Marcel Gauchet, dont l'auteur semble très proche (sans partager pour autant ses positionnements politiques parfois douteux).

L'auteur insiste à plusieurs reprises sur son "agnosticisme politique" et donc sa croyance au pluralisme, qui l'écarte de toute oeillère partisane. Il n'en est pas moins clairement situé dans la dénonciation radicale du désastre écologique en cours, lié à la domination de l'économie sur toute la vie sociale et politique.

Positionnement que l'on pourra juger un peu facile, mais qui me convient. Car cela lui permet de brasser large dans son analyse du désastre contemporain.

Celui-ci, dans la perspective qu'il adopte, résulte d'une "dynamique occidentale d'occupation du monde" qu'il rapporte à une "histoire intellectuelle de longue durée" qu'il situe dans le cadre d'une "histoire comparée" des sociétés humaines.

Son introduction méthodologique vaut le détour, car elle justifie le sens de son hypothèse d'une origine plus lointaine, dans le temps, du capitalisme-extractivisme-productivisme-consumérisme contemporain que celles couramment retenues. Elle repose sur l'idée que la formation de "cadres mentaux de représentation" sont plus "déterminants en dernière instance" que la "croissance des forces productives" postulée par le matérialisme historique sommaire de Marx et ses épigones. Ainsi l'essor des forces productives, par lequel on explique habituellement l'apparition du "mode de production capitaliste", doit être lui-même expliqué.

Car il suppose la mise en place des cadres mentaux et juridico-politiques qui le permettent. Ainsi, la notion d'infrastructures et de superstructures du marxisme est inversée.

Corrélativement, bien que ce point ne soit pas directement traité ici, l'Histoire ne se résume donc plus à celle de la "lutte des classes", mais doit incorporer celle des idées et représentations collectives, ce qui ouvre un horizon intellectuel à la notion d'intersectionnalité des luttes d'émancipation, qui, prises globalement, sont en fait le véritable moteur de l'Histoire humaine.

Ainsi, in fine, est évacué le célèbre débat récurrent de toutes les sectes marxistes sur la "conscience de classe" (spontanée ou importée de l'extérieur ? Économique ou politique ? Avec ou sans avant-garde consciente ?).

Je note ces précisions en raison du retour inquiétant d'un revival marxiste dans les rangs des mouvements actuels d'émancipation. Tout cela n'enlevant rien à l'apport critique historique de Marx, avec ses limites.

Au final, que retenir de ce premier tome d'un ouvrage, dont le second, non encore paru en poche, va développer plus en détail la "généalogie de la morale économique" (Zones sensibles, 2020) qui est devenue la nôtre ?

Tout d'abord, un tour d'horizon du désastre en cours autour de la notion "d'anthropocène" avec un premier exposé de l'hypothèse historique de l'auteur (pp 37-73), puis un récit de l'échec des premiers lanceurs d'alerte, très édifiant (pp 75-103), suivi d'un approfondissement de l'analyse critique du monde contemporain à travers différents "témoins" de nature différente (de Marcel Gauchet à Ivan Illich en passant par Michel Houellebecq) (pp 105-137), de la présentation d'une vision autre de la notion d'habiter le monde, à partir de Marcel Mauss et de la mise en place de nouvelles normes juridiques (pp 139-155).

Ensuite vient une seconde partie qui tourne autour de l'hypothèse d'explication historique de l'auteur, avec la notion de "dynamique occidentale" tirée de Norbert Elias, dont nous est proposée une lecture critique, un retour également sur Max Weber et sa célèbre hypothèse de l'éthique protestante dans la genèse du capitalisme, elle aussi critiquée à travers un balayage de l'histoire globale du christianisme et de ses bifurcations historiques. Ceci nous amenant à la thèse de l'auteur sur "l'économie des scolastiques" qui met au premier plan cette activité jusque-là cantonnée dans une position subalterne. (pp 157-274).

Tout cela est abondamment sourcé (42 pages de notes et 10 pages de bibliographie "sélective"). Et puissamment argumenté. J'avoue qu'en l'état je suis conquis. Ce qui pour autant n'ouvre pas de grosse perspective d'action, ce que l'auteur déplore à sa façon : "L'époque a besoin de trouver son Nietzsche, d'un véritable imprécateur capable de secouer les consciences par un verbe irréfragable. S'il m'entend, qu'il se lève et prenne la parole." (p 271) Sur ce point, je me séparerai de lui : outre que l'exemple de Nietzsche n'est pas historiquement très concluant, je ne crois pas à l'utilité démocratique du prophétisme, mais plutôt à la force des réalisations concrètes qui se fédèrent en un véritable mouvement social, appuyé par des "intellectuels organiques" plus que polarisé par des gourous.

Il manque en effet à cette analyse une dimension que je n'ai trouvé jusqu'à présent que chez Mendel : celle du phénomène-Autorité et de sa dissolution chaotique corrélative à la domination capitaliste de l'économie.

Publié dans Histoire, écologie

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