Mélina HUET Contre la guerre
Il en est du pacifisme comme de toutes les bonnes intentions : il peut paver la route de l'enfer s'il n'est accompagné de ce qui est énoncé dans le sous-titre bien venu de ce livre.
Par manque de lucidité et par incompréhension du sens des événements, il est arrivé à des pacifistes de se trouver du mauvais côté de l'Histoire. Ce fut notamment le cas en France en 1939, avec, pour certains, une dérive qui est allée jusqu'à la collaboration active avec le régime de Vichy, voire directement avec l'occupant nazi.
Cela étant dit, il faut se méfier des comparaisons historiques : l'Histoire ne se répète jamais à l'identique.
Néanmoins, ce devoir de lucidité devrait s'imposer à tout pacifiste. Et l'on voit bien dans la période récente que certains ne l'ont pas rempli.
Aujourd'hui, la mise au point très complète et bien documentée de Mélina HUET, journaliste à France 24, grande reporteure et réalisatrice de documentaires sur le Proche-Orient et l'Ukraine, nous permet de faire le tour des enjeux qui devraient être portés par toustes les candidates à la prochaine élection présidentielle.
Être lucide
C'est d'abord voir que, mal gré que nous en ayons, la guerre est déjà là, en raison de la stratégie hybride des grandes dictatures, Russie et Chine, à l'égard de l'ensemble des démocraties libérales, dont la nôtre.
Cette guerre, qui n'est devenue ouverte qu'en Ukraine pour le moment, prend différentes formes de micro-agressions qui toutes visent à diviser et affaiblir les sociétés démocratiques en s'appuyant sur leurs points faibles : elles visent ce faisant à élever sans cesse le seuil de tolérance à l'immixtion malveillante pour empêcher toute riposte efficace. Ceci à travers "trois formes de guerre non cinétique" explicitement formulées en 2003 par "la Commission militaire centrale chinoise" :
-la guerre psychologique pour démoraliser l'adversaire, saper sa volonté de combattre, influencer ses perceptions et ses décisions;
-la guerre de l'opinion publique/médiatique pour contrôler les récits dans les médias nationaux et internationaux et façonner la perception de la légitimité des actions chinoises;
-la guerre juridique, parfois appelée lawfare, consistant à utiliser le droit international, les procédures judiciaires et les normes légales comme armes pour contraindre ou délégitimer l'adversaire." (p 41)
C'est ensuite se rendre compte que notre perception des réalités de la vraie guerre est de plus en plus anesthésiée par les nouveaux moyens d'information et de communication. Cela aussi contribue à élever notre seuil de tolérance à la violence...ailleurs que chez nous.
Il en découle deux phénomènes : la minoration des intentions malveillantes des dictatures, et le caractère insuffisant de notre solidarité avec les peuples agressés (Palestiniens, Ukrainiens en premier lieu ).
Comprendre
Un premier élément de compréhension réside dans l'analyse du nouveau désordre mondial consécutif à la crise d'hégémonie des USA, accélérée par la présidence Trump, et à la montée en puissance de la Chine, appuyée sur un réseau d'alliances constitué par un ensemble de dictatures, Russie et Corée du Nord en premier lieu, mais également la recherche de convergences avec l'Inde, la Turquie, l'Iran et d'autres pays d'Asie, avec des relais en Afrique, en s'appuyant sur les incertitudes provoquées par la crise d'hégémonie des USA.
Ce double changement met en difficulté le cadre multilatéral de l'ONU constitué à partir de 1945 autour de notions juridiques à prétention universelle fondées sur les droits humains et la démocratie.
Le non respect de ces normes par les États occidentaux qui les portaient, avec la question incontournable du "double standard", s'est retourné contre elles en mettant en doute leur pertinence.
Dès lors, ceux qui ne les respectent jamais apparaissent comme tout aussi légitimes que ceux qui persistent à s'y référer. Et la logique du rapport de force tend à devenir la nouvelle norme de référence.
Rompre avec toute forme de "double standard" devient donc crucial, comme on le voit en ce moment avec la Palestine et l'Ukraine, dont les cas devraient être traités de façon identique, en faisant respecter la légalité internationale.
En tout état de cause, la référence aux principes de l'ONU reste une boussole incontournable. Et cette boussole est de plus en plus indispensable face à ceux que l'autrice qualifie de "pigeons sur un échiquier" ou à ceux dont la tactique est "d'inonder la zone de merde" (Steve Bannon).
Le deuxième élément de compréhension est celui des effets de l'hyper-communication sur la perception des guerres à travers plusieurs aspects.
Tout d'abord celui de la manipulation de l'information par l'astroturfing (pp 42-45). Ce phénomène est ici particulièrement bien défini, puisque je trouve pour la première fois l'origine et l'explication de ce vocable bizarre, que je reproduis donc : "En 1985, submergé par des courriers de prétendus citoyens qui s'avère être une campagne de lobbying d'une compagnie d'assurances, le sénateur texan Lloyd Bensen utilise pour la première fois ce mot , astroturfing. Le terme vient de la marque étatsunienne Astro Turf, un fabricant de pelouses artificielles, par opposition aux "grass-roots", les mouvements populaires authentiques qui poussent depuis la base." (p 42)
Depuis, le terme a été repris pour qualifier les tentatives de créer des mouvements d'opinion en s'appuyant sur des tendances latentes qui sont radicalisées artificiellement. Ce phénomène s'est "industrialisé" à la faveur des outils numériques, et donc l'autrice en décrit quelques techniques, utilisées par les grands États impérialistes (Russie, Chine, États-Unis).
"Les "sockpuppets" d'abord : des identités numériques multiples gérées par une seule personne ou un logiciel, conçues pour donner l'illusion d'une opinion répandue." (p 42)
"Les faux sites d'information ensuite, présentés comme des blogs citoyens ou des médias locaux indépendants" (p 43) Cette technique s'est sophistiquée grâce à l'IA générative permettant de créer des personnes fictives au profil attirant censées garantir l'authenticité du vecteur et mêlant dans leur compte Facebook ou Instagram contenus lifestyle – mode, make up, restaurants – et messages politiques introduits progressivement, une fois la communauté des suiveurs constituée.
"Et puis, il y a les doubles numériques" : copies quasi parfaites de grands médias réputés pour leur sérieux comportant de faux articles légèrement biaisés pour créer une opinion non conforme aux faits ( "et pour parfaire l'illusion, les liens hypertextes à l'intérieur de l'article renvoient, eux, vers le vrai site du vrai journal." , p 44).
Enfin, il y a la commande rémunéré de signature d'articles pré-rédigés à de vrais journalistes dans un but d'influence, vieille technique elle, mais toujours d'actualité comme le montre le contrat signé par Éric Tegnér, directeur du magazine "Frontières", avec un institut financé par le gouvernement de Viktor Orbán en 2021, qui lui octroyait " 4 200 euros hors taxe par mois pour la publication , dans dix-sept titres de la presse française, de deux à cinq articles mensuels rédigés par l'institut". (p 45)
Toutes ces techniques ont été utilisés par la Russie pour entraver la solidarité européenne avec l'Ukraine agressée.
Ensuite, deuxième aspect de l'hyper-communication, l'effet des algorithmes de recommandation des plateformes de réseaux sociaux numériques couplé à leur politique de non-régulation des contenus , singulièrement X, Facebook et Youtube, qui favorisent outrageusement les messages faux et clivants, permet aux stratégies d'astroturfing d'avoir un maximum d'effet. Ce qui est encore renforcé par l'essor de l'IA générative, comme on l'a déjà vu.
Enfin, cerise sur le gâteau, la multiplication de ces contenus biaisés sert de carburant à l'IA de recherche pour élaborer des résultats eux-mêmes biaisés.
Mais cela n'est pas tout. L'hypercommunication de contenus violents, et notamment du spectacle de scènes de guerre, a pour double effet d'un côté de stimuler un masculinisme dopé à la "tiktokisation" de la guerre, transformée en jeu vidéo, à travers l'usage des drones, et d'un autre côté, contradictoirement, d'anesthésier un public refusant le spectacle de la violence et se protégeant par le déni.
Et à tout cela s'ajoute la mémoire militaire sélective et refoulée d'une société française qui n'a pas intégré ses guerres coloniales et leurs effets dans un récit collectif commun, et qui continue à vivre dans la mémoire courte des plus de soixante ans sans guerre ayant abouti à la suspension du service national (1997) et à la délégation totale de l'action militaire à des professionnels.
Agir
Le seul aspect pour moi discutable de ce livre est la confiance qu'il continue d'affirmer envers notre stratégie nationale de dissuasion nucléaire. Il est vrai qu'en effet, jusqu'à présent, notre pays n'a pas eu à subir d'agression militaire ouverte d'un pays depuis qu'il dispose d'une force de frappe nucléaire (1960), et si l'on peut élargir ce constat à l'ensemble des possesseurs de ce type d'arme, on est obligé de le nuancer aussitôt en évoquant les attentats terroristes, commis par des groupes non étatiques, et la guerre hybride évoquée plus haut.
La vertu dissuasive de l'arme nucléaire est donc toute relative...et doit être mise en rapport avec le risque que comporte sa dissémination en cours qui, multipliant les acteurs, multiplie la complexité d'une dissuasion effective.
L'élargissement du périmètre de la dissuasion française à d'autres pays européens pose plus de problèmes qu'elle n'en résout.
Agir contre la guerre implique donc un engagement qui dépasse très largement le jugement personnel d'un Président de la République française.
Nous avons une responsabilité collective en tant que citoyen-nes de ce pays à mettre en oeuvre une dissuasion effective de toute agression contre notre paix civile et notre bien être.
Pour cela, un élargissement de nos capacités de défense à l'échelle européenne est incontournable, et il passe à la fois par la construction d'une souveraineté commune et des investissements matériels, que ce soit en matière militaire, numérique ou éducative. Et cela dans le cadre d'une politique consciente des dangers réels et déterminée à y faire face.
Ce petit livre y contribue.
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