Lumières et ombres de la France Libre et de la Résistance
Sur les conseils d'un ami, je suis allé voir le film "La bataille De Gaulle", et j'en suis sorti fasciné par la justesse de cette représentation du personnage De Gaulle et de ses démêlées avec les Alliés. Excellente interprétation en particulier de Simon Abkarian en De Gaulle, mais tout le casting est à l'avenant.
De Gaulle : personnage charismatique, intransigeant et parfois insupportable pour les Alliés, singulièrement Roosevelt, qui a cherché tout du long à négocier un impossible compromis avec Vichy, puis à imposer une administration directe de la France libérée par son armée.
Je me suis souvenu d'un livre de souvenirs d'une personne directement sous ses ordres durant cette période, que j'avais lu il y a longtemps. Et je me suis mis à le relire.
Intéressante redécouverte, car je m'aperçois qu'il donne bien des aperçus très éclairants non seulement sur la France Libre, mais aussi sur la Résistance.
Claude Bouchinet-Serreulles (1912-2000) a publié son livre à la veille de sa mort, et n'avait donc plus grand intérêt à se pousser du col pour sa carrière. À cet élément, j'ajouterais sa personnalité de grand bourgeois élevé dans le culte du service de l'État et des valeurs républicaines. Germanophone par décision paternelle, le jeune Claude passe ses étés en Allemagne dès ses treize ans et assiste ainsi à la montée du ressentiment nationaliste et du nazisme, en subissant notamment l'apprentissage de la pensée pangermaniste, puis le spectacle de la mise en place du pouvoir nazi, ce qui a fait de lui "pour toujours un farouche adversaire de tous les totalitarismes, la touche antisémite en étant un des aspects les plus hideux". (p 23)
Cette particularité, remarque-t-il, l'isole dans son milieu : "Durant cet été 1940, j'ai partout été frappé de ma solitude en la matière. En métropole, pendant la "drôle de guerre", au Maroc, sur le cargo nous emmenant en Angleterre, parmi nos futurs camarades de combat, qu'ils fussent français ou polonais, Jacques Bingen et moi n'avons rencontré personne qui se sentît motivé contre le fascisme. Par bonheur, ils étaient enflammés de patriotisme." (p 24)
Ce milieu est celui de la bourgeoisie, mais il s'étend ici à tout le milieu militaire dont il fait alors partie.
On mesure ici le chemin à parcourir pour tous ces gens, et la rupture qu'a constitué l'opposition farouche et déterminée de De Gaulle à Vichy.
L'intérêt de ces mémoires, appuyés largement sur des notes prises à l'époque, et complétés par des documents écrits inédits en annexes, est de nous donner une vision moins caricaturale de De Gaulle et de son action. Rien n'est dissimulé des erreurs et sautes d'humeur du grand homme. Ce qui fait en retour ressortir la grandeur et l'abnégation de son engagement constant pour préserver l'indépendance de la France.
Son culot monstre séduit Chuchill fort heureusement (et c'est bien montré dans le film), mais il n'aurait pas suffi à assoir son autorité et son action s'il n'y avait mêlé un désintéressement , une hauteur de vue et une constance dans le dessein, appuyés sur des hommes dont le choix, c'est un des aspects les plus intéressants du livre, fut inégalement heureux.
Ainsi, nous avons droit à quelques mises au point qui valorisent l'action de Jean Moulin et la totale convergence de vues qu'il avait avec De Gaulle, notamment dans la réintroduction des partis dans la reconstruction d'un gouvernement représentatif, ce qui l'opposait frontalement à Pierre Brossolette et donna lieu aux épisodes les moins glorieux de cette histoire.
Une controverse non close
En effet, une fois Moulin disparu, Bouchinet Serreulles et Jacques Bingen, arrivés depuis peu de Londres, héritent de l'intérim de la Délégation générale en France occupée du Comité Français de Libération Nationale présidé par De Gaulle. Pour se débarrasser d'eux, Brossolette appuyé sur un agent anglais Yeo-Thomas qui l'accompagne et sur le colonel Passy, chef du BCRA à Londres , dont il avait fait la conquête, exploite une faille de sécurité due à l'arrestation de la responsable du logement de la Délégation générale à Paris, pour demander leur renvoi immédiat à Londres, après les avoir coupés de leurs services. C'est l'affaire dite de la rue de la Pompe.
Bouchinet-Serreulles y revient en détail, (pp 330-346) et rappelle que finalement Brossolette n'a pas eu gain de cause, puisque De Gaulle a maintenu Bingen à son poste et n'a consenti qu'à rappeler Serreulles, après que ces deux derniers aient été reconduits dans leur fonction par Bollaert successeur désigné de Jean Moulin, ...mais De Gaulle rappelle aussi Brossolette. La manoeuvre s'est finalement soldée par l'arrestation impromptue de Brossolette en février 44. Cela n'a pas mis fin à la controverse bien au contraire... , cela je l'ai découvert en lisant la notice wikipédia dithyrambique qui lui est consacrée, qui reprend aussi la thèse d'une imprudence majeure de Bingen et Serreulles qui aurait été la cause de l'identification de Brossolette après son arrestation, et j'ai eu également la surprise en consultant celle de Serreulles de lire une reprise des accusations alors répandues sur lui et Jacques Bingen :
"D'après Daniel Cordier[3], Serreulles prend des risques inconsidérés en localisant beaucoup trop ses activités et rendez-vous au secrétariat de la Délégation, ce qui contraste avec les précautions prises par Jean Moulin.
En mission en France, l'officier du SOE Forest Yeo-Thomas fait le même constat. Il s'alarme du manque élémentaire de précautions de Serreulles et de son adjoint Jacques Bingen. Après l'affaire de la Rue de la Pompe (la saisie par la Gestapo au secrétariat de la Délégation de tout un fichier non crypté contenant des dizaines de noms, d'alias et d'adresses de résistants, conduisant à des dizaines d'arrestations dont celle de Laure Diebold), il demande leur rappel « immédiat » à Londres, soulignant qu'ils « portent une lourde responsabilité dans les arrestations[4] ».
https://fr.wikipedia.org/wiki/Claude_Bouchinet-Serreulles
La mise au point circonstanciée de Bouchinet-Serreulles s'oppose à cette version des faits qui semble pourtant très répandue auprès des admirateurs posthumes de Brossolette. Elle fait l'impasse sur le fait qu'il s'agit bien d'un complot politique pour écarter les héritiers directs et continuateurs de l'action de Jean Moulin, au profit d'un projet de rupture avec "les partis" dans le cadre d'un hypothétique "parti unique de la Résistance". Projet qui a tourné court, mais dont certains font la première théorisation du gaullisme; à commencer par De Gaulle lui-même (Mémoires de guerre, tome 2, p 203 de l'édition Livre de Poche Historique, 1961)... à l'encontre de sa propre action à la Libération, comme on le verra plus loin à propos de son discours de Chaillot.
En tout cas elle montre un climat fort malsain qui renvoie également aux conditions, toujours controversées, de l'arrestation de Jean Moulin. L'instrumentalisation des questions de sécurité pour régler des différends politiques reste une ombre sur l'Histoire de la Résistance telle qu'elle est parfois racontée, la mort héroïque des protagonistes de ces différends (Jean Moulin, Pierre Brossolette et Jacques Bingen en particulier) devrait pourtant dissuader de continuer à l'utiliser.
Libération : révolution manquée ?
Tout aussi intéressant est le récit de la Libération et en particulier celui de la mission de Serreulles pour s'assurer du rétablissement de la légalité républicaine dans les départements du grand Sud-Ouest, notamment sa rencontre avec le colonel Guingouin à Limoges (pp 364-370), dont il souligne le pragmatisme et la capacité à résister aux consignes absurdes de son parti, le PCF.
Ainsi du mot d'ordre d'insurrection nationale immédiate lancé dès le 6 juin 44, qui s'est traduit par des occupations prématurées de villes et bourgs suivies de retraits immédiats face au regroupement de troupes allemandes mieux équipées et mieux entraînées : cette erreur politico-militaire a entraîné la mise en évidence de nombreux résistants clandestins de ces villes, souvent dénoncés aux Allemands par des collaborateurs locaux, et des représailles sur les civils. Guingouin a prudemment évité de le faire à Limoges, et attendu le retrait des troupes allemandes rappelées en renfort en Normandie pour les harceler sur les routes par des embuscades.
Tous les développements concernant la vie du CNR et sa tentative de prise de pouvoir au détriment du GPRF, à travers l'action du représentant du PCF Villon ainsi que des tentatives de noyautage par le PCF des différents CDL montrent bien le caractère artificiel qu'aurait eu une "révolution" à la mode soviétique. Et cela malgré l'enthousiasme romantique d'une partie de la jeunesse qui marchait alors à fonds derrière le PCF : Serreulles le montre bien aux réactions immédiates du fameux discours de Chaillot de De Gaulle qui conclut son récit (pp 371-2).
Le passage clé de ce discours du 12 septembre 1944 est celui-ci : "Assurément, le raz de marée qui a passé sur la France a balayé les organismes par quoi s'exprimait normalement la volonté nationale. Assurément, la masse des citoyens a jugé que de profondes réformes devaient être apportées au fonctionnement de nos institutions.C'est pourquoi il n'existe, en droit ni en fait, aucun autre moyen d'établir l'édifice nouveau de notre démocratie que de consulter le souverain qui est le peuple français. Dès que la guerre voudra bien le permettre, c'est-à-dire dès que le territoire sera entièrement libéré, et que nos prisonniers et déportés auront rejoint leurs foyers, le gouvernement conviera la nation à élire, par le suffrage universel de tous les hommes et de toutes les femmes de chez nous, ses représentants dont la réunion constituera l'Assemblée nationale. Jusque-là le gouvernement remplira sa tâche avec le concours de l'Assemblée consultative élargie, destinée à fournir une opinion aussi qualifiée que possible de l'opinion et dont les hommes éprouvés qui forment aujourd'hui le Conseil National de la Résistance seront tout naturellement le noyau. Mais, dès que la souveraineté aura été rétablie dans la personne des mandataires élus de la nation, le gouvernement déposera entre leurs mains le pouvoir provisoire dont il assume la charge.
Si le Gouvernement est celui de la République, ce n'est pas seulement parce qu'il fait en sorte de conduire la nation, selon ses voeux et ses intérêts, jusqu'au nouveau départ de la démocratie française, mais c'est aussi pour cette raison qu'il fait et fera appliquer les lois, les justes lois, que la nation s'était données au temps où elle était libre et qui s'appellent les lois républicaines." (Mémoires de guerre, tome 3, Le salut, Livre de Poche Historique, 1961, pp 347-8).
Un tel rappel, remarque Serreulles, a sonné comme une douche froide sur l'enthousiasme de ceux qui jouaient le CNR contre le GPRF dans le cadre d'une révolution rompant avec la continuité républicaine. J'ai appris comme d'autres révolutionnaires à admettre que la préservation de l'Etat de droit est un bien trop précieux pour le sacrifier à l'aventure d'une guerre civile ou d'une dictature, fût-elle dite "du prolétariat".
Il reste que cette période a révélé de nombreux talents nouveaux et profondément rajeuni le personnel politique. Surtout elle a donné raison à toustes celleux qui ont su à l'époque dire "déraisonnablement" non à la capitulation et à la servitude.
Seule limite importante à ce témoignage : le manque de recul par rapport au colonialisme, et son exaltation d'un Empire (ce que partageaient d'ailleurs De Gaulle et la plupart des dirigeants de l'époque) qui s'est avéré par la suite un château de cartes assis sur une histoire peu glorieuse de massacres et de crimes.
Ce qui nous renvoie in fine aux raisons profondes de l'échec de la 4e République et au retour problématique de De Gaulle au pouvoir en 1958, dont j'ai déjà parlé ici.
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