Lucienne PEIRY L'Art Brut

Publié le par Henri LOURDOU

Lucienne PEIRY L'Art Brut
Lucienne PEIRY
L'Art Brut
(réédition revue et augmentée d'un ouvrage de 1997, rédité en 2006, 2010 et 2016)
Flammarion, 2023, 400 p.

Cet ouvrage de référence est dû à l'ancienne directrice de la Collection de l'Art Brut de Lausanne de 2001 à 2011, qui poursuivit sa carrière au sein de l'institution de 2012 à 2014 comme directrice de la recherche et des relations internationales. Aujourd'hui commissaire d'expositions, elle donne également des cours sur l'Art Brut à l'École Polytechnique fédérale de Lausanne. En 2021, elle a été nommée au comité "Art Brut" au Centre Pompidou à Paris, suite à la donation de Bruno Decharme. Ce livre est issu de sa thèse de doctorat en Histoire de l'Art, soutenue en 1996 sous la direction de Michel Thévoz, son prédécesseur à la direction de la Collection de l'Art Brut de 1976 à 2001, lui-même désigné par Jean Dubuffet donateur de la collection initiale à la ville de Lausanne et concepteur de l'Art Brut.

Ce curriculum illustre d'emblée ce que ce passionnant historique, très largement illustré de reproductions de bonne qualité, nous montre de façon détaillée. L'Art Brut, conçu par son inventeur comme une dissidence complète de l'Art officiel, est peu à peu "rentré dans le rang" de ce que Jean Dubuffet désignait comme "les arts culturels". Et donc, mal gré qu'ils en aient, en apparence du moins, ses "gestionnaires" officiels ont renforcé ses équivoques et contradictions initiales, au lieu de les clarifier comme avait tenté de le faire Dubuffet à différentes reprises,

Faut-il ici invoquer "la force des choses" ? Ou bien les intérêts particuliers d'une petite caste de "spécialistes" qui ont creusé leur trou dans le monde des "arts culturels" ?

Je pense qu'il y a un peu des deux, car l'équivoque est présente dès le départ (en 1949) dans cette entreprise, et les velléités de "rupture" de Dubuffet ne sont jamais allé au-delà d'un certain seuil : celui de ses intérêts d'artiste inséré dans le monde-même qu'il voulait dénoncer et remettre en cause. À noter au passage que sa production artistique est postérieure à la constitution de sa Collection, sans que l'on puisse pour autant parler de plagiat, mais à l'évidence celle-ci a constitué une puissante source d'inspiration.

La question posée est en fait celle de la place de ces "artistes" de l'Art Brut dans ce "monde de l'art" mercantile. Pour les morts, cela pose la question des ayant-droits : leurs héritiers aux yeux de la loi. Question non esquivée par Peiry qui admet le statut problématique de leurs oeuvres , données dans bien des cas par des médecins psychiatres n'ayant aucune autorité légale pour le faire et à l'insu des familles. Cela dit, elle se garde bien de formuler une réponse à la question. Quant aux vivants, est posée également la question de leur rétribution , dans le cadre d'un "marché de l'art parallèle" où les prix sont sans commune mesure avec le marché officiel, mais où il arrive que les deux interfèrent... Mais au profit de qui ?

Au final, l'Art Brut , plébiscité dans les années 80 par les courants contestataires issus de la vague anti-autoritaire des années 60-70, a fait l'objet d'une récupération par les pouvoirs établis en même temps que d'une confusion croissante par des acteurs et un public pas toujours très rigoureux sur les concepts.

Malgré l'existence d'un réseau fédérant toutes les initiatives, Peiry est bien obligée d'admettre que les visées subversives initiales de Dubuffet ont fait long feu. L'Art Brut est devenu, au mieux une extension de l'Art officiel posant quelques questions nouvelles autour du statut des créateurices, et offrant à d'autres artistes un nouveau champ de création autour du destin de certain-es de ces créateurices hors-norme, notamment dans l'écriture de fiction.

De ce point de vue, si Peiry n'esquive pas ce dernier aspect, elle passe très vite dessus en insistant davantage sur l'inscription de leurs créations au corpus des oeuvres d'art reconnues et donc à l'influence de ces créations sur celles des artistes "officiels".

Pour elle, de toute évidence, l'Art Brut c'est d'abord et avant tout de l'Art.

Aussi je vais aller voir ce qu'en dit son prédécesseur à la direction de la Collection et ancien directeur de thèse, Michel Thévoz, qui vient de publier, fin 2024, un petit livre au titre accrocheur : "L'art brut ressourcé".


 

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