Le radicalisme contre la radicalité
Entretien révélateur que celui publié par l'hebdomadaire "Politis" du 17-9-26 entre deux représentantes du collectif #NousToutes et du Collectif National pour les Droits des Femmes à propos de la proposition de loi intégrale contre les violences sexistes et sexuelles.
Celui-ci en effet pointe bien deux positions antagonistes par rapport aux mobilisations en cours pour l'adoption de cette loi.
Superficiellement, ces positions pourraient sembler opposer deux générations féministes, les "anciennes" regroupées notamment dans le CNDF (créé en 1995, lors d'une première mobilisation historique contre les violences faites aux femmes, le 25 novembre, devenue depuis un rendez-vous annuel obligé des mobilisations féministes), et les "nouvelles" regroupées notamment dans #NousToutes (créée à la suite du mouvement #MeeToo en 2017). Un peu moins superficiellement, elles opposent une mouvance politique "pragmatique" attachée à la conquête de résultats immédiats, et une mouvance "radicale" attachée plutôt à la recherche des "angles morts" de la lutte féministe incluant intersectionnellement toutes les minorités opprimées. Enfin, et c'est l'angle que j'ai choisi, elles opposent une dynamique de conquête et d'élargissement du combat pour les droits s'appuyant sur des acquis à une dynamique avant-gardiste de pureté et de sectarisation, porteuse d'intolérance et d'exclusion comme l'a documenté récemment la militante ex-#NousToutes Diane Richard à propos de la Palestine et des femmes juives victimes du Hamas, devenues un "angle mort" à #NousToutes.
Les arguments de #NousToutes contre la loi intégrale
Pour justifier son refus de rejoindre la coalition pour la loi intégrale, la représentante de #NousToutes argue du fait que le projet était déjà bouclé lorsqu'on leur a proposé de le faire, en 2024, et qu'on leur a donc refusé d'intégrer ce qu'elle appelle des "angles morts" "notamment sur les questions trans,le racisme, le travail du sexe, les questions enfantistes", ajoutant que "la stratégie ne nous convenait pas sur certains sujets, qui sont d'ailleurs souvent clivants dans le féminisme". Curieux ajout qui semble postuler que l'unité ne pouvait donc se faire que sur leurs propres positions. Positions éminemment discutables pourtant, comme celle du reproche de n'aborder que les violences sexuelles (c'est pourtant l'objet du texte...), du refus frontal de l'aspect répressif du texte et de sa perspective "abolitionniste" en matière de prostitution. J'y vois pour ma part ce syndrome de l'avant-gardisme dénoncé plus haut.
Fort bien, dira-t-on, mais les analyses de #NousToutes sur les racines des violences sexuelles ("continuum d'autres violences : économiques, administratives, violences d'État...") ne sont pas à rejeter en bloc. En effet, mais la question est : va-t-on toutes les traiter dans une seule loi ? Et la question subsidiaire : cette première loi peut-elle permettre d'améliorer la situation des victimes ou non ? La réponse de #NousToutes réside dans ce jugement lapidaire : "si la loi intégrale telle qu'elle existe aujourd'hui est adoptée, nous ne pourrons pas considérer qu'il s'agit d'une avancée féministe. Il n'y a que 10% des victimes qui portent plainte, et notre collectif n'incite pas au dépôt de plainte, car le système pénal est violent. Il ne permet absolument pas, en l'état, une véritable réparation pour les victimes."
Mais alors, que faire ? Hé bien heureusement #NousToutes a la réponse : un "plan global d'action féministe" construit depuis un an et demi avec une "intergorganisation qui compte près d'une vingtaine de collectifs, d'associations, de syndicats et d'organisations de défense des droits humains". Celui-ci sera soumis à certains candidats aux présidentielles de 2027 (seuls sont cités les "candidats écologistes et insoumis"). Son objectif : "Il faut former l'ensemble de la population à repérer et contrer les violences puisqu'elles sont partout." Des doutes me saisissent : et si l'ensemble de la population refusait d'être "formée"ou n'adhérait pas spontanément et massivement à cette formation ? Et qui, par ailleurs, fournira cette "formation" ?...
Les arguments du CNDF pour la loi intégrale
La démarche nous dit sa représentante vient de loin : de la réflexion sur la loi organique espagnole contre les violences de genre de 2004. Elle précise que "la loi de 2010, qui crée l'ordonnance de protection et reconnaît les violences psychologiques au sein du couple, est inspirée du travail qu'on avait fait à l'époque. Depuis #MeToo et la recomposition du mouvement féministe, l'idée d'une loi intégrale a resurgi, cette fois-ci du côté de la Fondation des Femmes.(...) Nous sommes désormais 200 structures à (la) porter, et le texte a été enrichi par les apports de chacune d'entre elles sur des sujets très différents."
Je m'interroge : pourquoi #NousToutes a-t-elle attendue d'être sollicitée en 2024 pour rejoindre cette coalition ? Sa présence en amont n'aurait-elle pas, elle aussi, contribué à enrichir le projet ?
C'est en réalité que #NousToutes, comme tous les mouvements "radicalistes" et avant-gardistes, ne tolère de construction collective qu'autour de son propre point de vue.
Et, in fine, en effet deux points de vue s'opposent sur la question des compromis : pour #NousToutes, "tant qu'on fait des compromis, on alimente les privilèges, les hiérarchies et le système capitaliste et patriarcal".
La réponse du CNDF me convient davantage : "Ça dépend de ce que l'on appelle un compromis : on ne gagne jamais à 100% sur ses revendications. Toute l'histoire du mouvement féministe et du mouvement ouvrier le montre. La loi de 1975 sur l'avortement était très restrictive, et pourtant elle a ouvert une brèche. Aurait-on dû se dire à l'époque : "on n'en veut pas, ce n'est pas cela que nous revendiquons" ? Est-ce cela un compromis ?"
Pour une radicalité sans radicalisme
Au final, je persiste à penser qu'il vaut la peine de continuer à se rassembler tous les lundis à 19h devant nos Palais de Justice pour le vote d'une loi intégrale qui ne résoudra évidemment pas tout, mais qui peut constituer une brèche contre l'omniprésence de la violence patriarcale. Ne méprisons pas les prises de conscience en cours, souvent inachevées, et continuons la réflexion collective et radicale sur les origines de la violence, sans céder à l'illusion de la "rupture totale" qui règlerait tout comme par magie.
/image%2F1562319%2F20260923%2Fob_cec17b_politis-17-9-26.jpg)