Clément SENECHAL Pourquoi l'écologie perd toujours
Ce livre agacera sûrement bien de vieux militants écologistes, et j'ai moi-même eu quelque mal à y entrer. D'autant que l'auteur ne se prive pas de nombreux jugements dépréciatifs et nominatifs concernant des personnalités bien connues de l'écologie associative et politique. Avec une tête de Turque préférée, la secrétaire générale actuelle des "Écologistes", et une façon de dire qui mêle le personnel au politique assez désagréable, bien que tout-à-fait dans l'air du temps numérico-médiatique.
Il n'est pourtant pas inintéressant ni inutile. Notamment concernant l'Histoire, que je ne connaissais pas de façon aussi détaillée, de l'ONG dont Clément SÉNÉCHAL fut un temps le porte-parole hexagonal, "Greenpeace".
A cela s'ajoutent d'autres exemples qui, comme le résume très bien une recension du livre sur le site Babélio "convergent tous vers le même constat, le mépris de classe des écologistes bourgeois (qui) ne fait que conduire à des défaites politiques et environnementales."
Ainsi, partant d'un constat indéniable ("l'écologie perd toujours", comme vient de nous le rappeler la séquence récente de cet été caniculaire), il nous propose une clé de compréhension très simple : c'est parce qu'il s'agit d'une "écologie bourgeoise".
Et donc le remède proposé est lui aussi très simple : pour gagner, "Il lui suffit de devenir profondément sociale, anticapitaliste et populaire."
Ce qui signe la nature "bourgeoise" de cette écologie, c'est le choix qu'elle a fait, depuis le début, et c'est ce que montre bien le récit circonstancié de la fondation de "Greenpeace", de privilégier le spectaculaire, et l'effet médiatique à l'affrontement réel avec les pouvoirs établis. Concernant l'écologie politique du parti "Les Verts", devenu EELV puis Les Écologistes, le reproche est d'avoir choisi l'alliance électorale avec un parti bourgeois comme le PS pour obtenir des élu-es ou des ministres.
Mais le principal reproche semble d'avoir maintenu une candidature autonome aux présidentielles de 2022, et ainsi de n'avoir pas alors contribué "à la dynamique de la gauche de rupture", c'est-à-dire à la candidature Mélenchon (que, curieusement, l'auteur ne nomme pas, contrairement à toutes ses cibles incarnant "l'écologie bourgeoise"), et de ne pas l'avoir portée "au pouvoir". Comme si la présence de Mélenchon au 2d tour aurait été en soi le gage d'une victoire certaine...
Au-delà, Sénéchal n'économise pas ses flèches contre le parti "Les Écologistes", dont la dirigeante devrait son élection à..."des méthodes proprement soviétiques" (p 214). Accusation assez hallucinante pour tout-e adhérent-e de ce parti. Il est vrai que LFI n'a pas besoin de telles méthodes : le Chef n'y est pas élu, ni même la direction politique nationale, cooptée par le Chef.
Un tel acharnement vise à, comme dit l'auteur, "dégommer une fois pour toute la gauche bourgeoise afin de réintégrer consciemment l'écologie dans la lutte des classes. Et surtout d'oeuvrer à une pratique révolutionnaire, qui passe tout à la fois par les petits matins où prolifère une écologie par le bas et par le Grand Soir qui emportera définitivement la mise. "(p 218)
Si, dans le procès instruit par Sénéchal, tout n'est pas à rejeter, en particulier le caractère vain de la recherche des "petits pas" et des compromis pour avancer dans une bifurcation écologique de plus en plus urgente, son analyse de l'échec de l'écologie me semble bien courte, et le remède qu'il y propose bien aléatoire.
Tout rapporter à l'analyse de classe et à un retour aux fondamentaux marxistes me semble faire l'impasse sur l'aliénation consumériste et productiviste et le déni traumatique que l'on a pu encore constater cet été, y compris dans les classes populaires.
L'échec des écologistes ne me semble pas principalement dû à leur refus d'aller à l'affrontement (faut-il rappeler leur présence massive dans toutes les batailles environnementales de ce pays, du Larzac aux mégabassines, en passant par Creys-Malville, Sivens et Notre Dame Des Landes, etc. ?), mais à ce vaste déni collectif face aux enjeux environnementaux qui paralyse toute la société et tous les décideurs.
D'un autre côté, sa mise en avant de la "gauche de rupture" fait l'impasse sur son caractère minoritaire et son incarnation actuelle dans une organisation sectaire et paranoïaque, sous la direction d'un gourou autoritaire et mégalomane, qui jouent en permanence sur leur victimisation.
Construire une écologie qui gagne suppose aujourd'hui bien évidemment de renoncer à l'idée d'une "transition tranquille" dans le cadre d'un compromis avec un capitalisme vert qui décidément ne peut exister. C'est le seul point d'accord que j'aie avec ce livre qui personnalise, démonise et caricature sans donner de vraie perspective.
En opposant "écologie bourgeoise", qui oublierait ou minorerait la question sociale, et "gauche de rupture" qui la mettrait au contraire en avant, l'auteur fait par exemple l'impasse sur la dernière initiative de trois grandes ONG qu'il fustige, Greenpeace, Notre affaire à tous, et Oxfam, "Sinistré-es climatiques : se compter pour peser", qui vise à permettre aux victimes de la canicule de s'auto-organiser pour prendre conscience de leur nombre et de leur force et revendiquer ensemble. Cela relève-t-il de l'écologie "bourgeoise" ? En réalité, construire une alternative de rupture suppose d'entraîner au moins une partie des grandes ONG réformistes dans cette direction. Idem pour le parti des Ecologistes, qui fait partie de la solution et non pas du problème.
Pour cela, un travail d'analyse et de conviction est à faire. Ma prochaine lecture sur l'illusion de la finance "verte" y contribue davantage que ce brûlot à l'usage des seuls sympathisants d'une "gauche de rupture" sectaire.
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