Mon Edgar MORIN
Edgar Morin est donc décédé peu avant ses 105 ans, ce qui met un terme à son abondante production livresque, qui s’était accélérée ces dernières années, avec un succès croissant.
Tombé en pleine notoriété, il a été enseveli sous un tombereau d’éloges (à l’exception de la gauche radicale -très circonspecte à son sujet, en raison de son refus du simplisme qui la caractérise et des dérives qu’il a souvent dénoncées- et de l’extrême-droite - j’ai aperçu en passant au kiosque à journaux le titre d’un article de « Rivarol » dénonçant « Morin-Nahoum, empoisonneur mondialiste de la jeunesse » dans son style crypto-antisémite si caractéristique).
En cela, il s’oppose à celui qui fut mon autre maître à penser, Gérard Mendel, tombé de plus en plus dans l’oubli après sa disparition en 2004.
Quand j’ai fait la connaissance d’Edgar Morin, en 1970, je faisais partie affectivement de la gauche radicale de l’époque, qu’on appelait alors « le gauchisme ». Sa lecture me situait donc en porte-à-faux par rapport à cette appartenance, mais elle m’a pourtant profondément marqué.
Cinq titres m’avaient alors retenus, dont l’un a disparu de sa présente bibliographie (pp 195-98), et je me demande pourquoi : il s’agit de son « Introduction à une politique de l’homme », paru dans la collection de poche « Politique » alors dirigée par Jacques Julliard au Seuil. Il doit dater de 1965-67.
Mais je suis entré dans Morin par son « Journal de Californie » (1970), puis « Le vif du sujet » (1969), « Autocritique » (1959), trois ouvrages mêlant autobiographie et réflexion politique et philosophique, auxquels j’ai ajouté l’un de ses premiers essais « L’homme et la mort » (1951) qui montrait bien l’ampleur de son ambition intellectuelle.
Ces lectures m’ont rendu l’homme Morin très sympathique et ses centres d’intérêt très appétissants intellectuellement.
Je suis revenu cependant à sa lecture après une période d’éclipse correspondant à mon engagement « gauchiste » (1972-1978). M’interrogeant sur le sens et la destinée de Mai 68, j’ai dévoré le livre collectif qu’il avait alors co-écrit avec Claude Lefort et Cornélius Castoriadis « Mai 68 : La brèche », relu son « Autocritique », et me suis plongé dans son « Pour sortir du XXe siècle » (1981), qui m’ont beaucoup fait réfléchir sur les dangers de la radicalité non maîtrisée et les effets pervers des bonnes intentions non suffisamment pensées.
Cela n’a pas été pour rien dans ma conversion au réformisme, nourrie également d’une réflexion sur la violence que je poursuis encore, et d’une sensibilisation au Droit, notamment initiée par le livre par ailleurs ambigu, comme son évolution politique l’a montré, de Blandine Kriegel « L’État et les esclaves » (1979).
Par la suite, j’ai poursuivi ce compagnonnage intellectuel avec son « Penser l’Europe » (1987), « Terre-patrie » (1993), « Politique de civilisation » (1997), « La Voie » (2011), en restant attentif à ses tribunes dans « Le Monde » et aux numéros spéciaux de magazines ou interviews qui lui étaient consacrées.
J’ai également lu sa réflexion sur « La question juive et le monde moderne », consécutive à la grave accusation d’antisémitisme dont il fut l’objet pour avoir pris parti pour les droits du peuple palestinien, et dont il fut lavé par voie de justice, ainsi que son dialogue (biaisé par l’hypocrisie du protagoniste) avec Tariq Ramadan. Deux titres également absents de sa bibliographie telle qu’elle apparaît dans cette édition d’« Encore un moment ».
Je suis très en phase avec son positionnement humaniste, écologiste et mondialiste, et n’ai jamais compris pourquoi il ne s’était pas davantage engagé auprès du parti qui porte à l’évidence le mieux ces causes, à savoir « Les Verts », devenus « Les Écologistes », malgré tous ses manques et ses défauts.
Échaudé par son expérience au PCF (1941-1951), il n’a plus jamais adhéré à un parti, ce que je peux comprendre. Cependant, je le soupçonne d’avoir voulu échapper à toutes les attaques et polémiques que suscite une préférence partisane affichée. Bref d’avoir priorisé son confort sur sa responsabilité.
Ce petit bémol étant prononcé, sa réflexion reste pour moi un outil indispensable.
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