Anne CHENG Histoire de la pensée chinoise -Désorienter la Chine
J'avais cet ouvrage dans ma bibliothèque depuis plusieurs années, mais n'avais jamais eu le courage de m'attaquer à sa lecture complète.
Ce qui m'y a encouragé est l'appréciation que j'avais pu porter récemment sur la rigueur et la profondeur du travail d'Anne CHENG dans le recueil "Penser en résistance dans la Chine d'aujourd'hui".
Lecture faite, le présent ouvrage représente à mon avis une référence incontournable pour qui veut entrer dans une connaissance réelle de la culture chinoise, au-delà des stéréotypes superficiels qui peuplent les références habituelles à la Chine.
D'une érudition époustouflante, et d'une pédagogie exemplaire, ce fruit d'un long travail suit un plan classiquement chronologique qui permet de mieux comprendre le développement d'une culture à la fois complexe et puissamment structurée qui est, au moins, l'égale de la culture européenne.
J'avais déjà en tête par mes lectures précédentes quelques éléments concernant les trois courants fondamentaux de la culture chinoise : confucianisme, taoïsme et bouddhisme. Mais l'exposé très clair et contextualisé qu'en fait Anne CHENG me permet d'en appréhender les cohérences et contradictions et leurs confrontations-synthèses permanentes dans des contextes changeants.
La richesse des réflexions ici résumées s'incarne dans une multitude de noms, la plupart inconnus en Occident, dont on s'aperçoit qu'au-delà des références internes communes aux trois grands courants pré-cités, les problématiques sont souvent semblables à celles des penseurs européens de la même époque.
C'est ce qui apparaît par exemple dans l'avant-dernier chapitre significativement intitulé "Esprit critique et approche empirique sous les Qing (XVIIe et XVIIIe siècle)" qui suggère largement un parallèle avec les penseurs des "Lumières" européens de la même époque.
Malgré les tendances centrifuges récurrentes, le facteur principal d'opposition à l'Europe réside, me semble-t-il, dans la tendance lourde d'unification culturelle et politique de la Chine autour d'un pouvoir impérial clairement opposé à la fragmentation culturelle et politique de l'Europe. Le paradoxe historique étant le dynamisme impérial mondialisé des puissances européennes opposé à la (relative) modération coloniale de la Chine des Han, limitée à ses marges géographiques.
Les effets d'une telle tendance sur la pensée religieuse et philosophique sont de privilégier une forme de conservatisme social et politique qui valorise la paix et la stabilité en intégrant le changement dans une forme de continuité. Celui-ci assoit les formes de domination sociale dans une harmonie supposée, tempérée par une recherche de la justice qui n'est au fond qu'une forme modérée de la domination.
L'autrice insiste cependant sur le mouvement de balancier perpétuel entre la recherche spirituelle à vocation intérieure et l'engagement social chez les penseurs des différentes époques; mouvement qu'elle met subtilement en rapport avec le contexte politique, selon que les penseurs sont plus ou moins susceptibles d'influencer le Prince.
Ainsi la contestation sociale n'est pas absente de cette Histoire, mais son articulation avec les mouvements sociaux privilégie l'accès au pouvoir en tant que conseillers du Prince sur la promotion des masses dominées en tant qu'agents politiques efficients.
Il est en particulier remarquable qu'aucune penseuse n'émerge de cette Histoire : la domination masculine, universelle, est un impensé majeur de la pensée chinoise. Ce qui, au fond, converge avec le caractère éminemment vertical et autoritaire de cette tradition culturelle, qui ne commence à se fissurer qu'avec ce que l'autrice qualifie d'"iconoclasme du 4 mai 1919", qualifié aussi de "rage destructrice de la jeunesse (qui) porte un coup fatal à toute la tradition" (p 642).
Elle met in fine en avant une opposition entre le "parti pris d'emprunter tel quel tout un système à l'Occident", représenté par l'adhésion à l'idéologie marxiste du Parti Communiste Chinois au pouvoir depuis 1949, et l'adhésion persistante de nombreux intellectuels à la tradition, même revisitée par la connaissance des penseurs européens (pp 643-4). Cette opposition suggère une nouvelle synthèse entre tradition chinoise et tradition occidentale , qui passe à mon avis par la rupture que constitue l'effondrement de l'Autorité et l'irruption de tous les mouvements d'émancipation que sont le féminisme, l'antiracisme et l'écologie en particulier, à travers un mondialisme fondé sur les droits humains universels et la préservation de l'écosystème-Terre. Ce qui constitue une ouverture sur les travaux ultérieurs d'Anne CHENG concernant les penseurs chinois contemporains.
Une fois ce compte-rendu rédigé, je suis tombé, sur les conseils de mon ami Antoine, co-gérant de la libraire temporaire "La brebis qui lit" de Montredon sur le Larzac, sur le petit ouvrage où Anne CHENG présente son itinéraire de chercheuse et son positionnement personnel. Je dois dire que j'ai été enthousiasmé par cette lecture, qui confirme et précise ce qui précède, et me rend cette chercheuse éminemment sympathique. J'ai hâte de pouvoir assister à l'un de ses cours au Collège de France et de faire sa connaissance.
/image%2F1562319%2F20260821%2Fob_a2b940_anne-cheng-histoire-de-la-pensee-chin.jpg)
/image%2F1562319%2F20260821%2Fob_282d52_anne-cheng-desorienter-la-chine.jpg)