Sophie BESSIS La civilisation judéo-chrétienne
Ce petit livre d'intervention d'une autrice spécialiste de l'histoire de la Tunisie et des rapports Nord-Sud met en évidence un nouvel avatar du mythe des racines.
Celui-ci s'inscrit dans la montée actuelle de la réaction identitaire néo-fasciste.
En analysant sa genèse, elle fait oeuvre utile pour montrer comment l'Histoire peut être manipulée par les uns et les autres à des fins d'abus de pouvoir et de domination.
En effet, comme elle le rappelle dans sa première partie, il y a 50 ans à peine les lycéen-nes français-es apprenaient que les "racines" de la culture européenne étaient "gréco-latines" et non "judéo-chrétiennes" (pp 13-15) avec le refus de toute contribution "orientale" à ces fameuses "racines", comme en témoignait par exemple a contrario le vain rappel au XIXe siècle par Champollion, qu'elle cite, de l'apport égyptien considérable à la civilisation grecque.
Pour intégrer les prophètes bibliques à ces "racines", il fallait donc en retirer le caractère "oriental" rédhibitoire.
Ce qui le permit fut la perpétration du génocide nazi contre les Juifs d'Europe, qui réintroduisit ceux-ci dans "l'Occident" dont ils étaient jusque-là exclus. Ou, plus exactement, la reconnaissance de ce génocide que l'autrice date "avec une précision relative" (p 17) du procès d'Eichmann à Jérusalem en 1962. "À partir de ce moment, le judéocide que tout le monde s'accorde désormais à appeler la Shoah, terme imposé depuis 1985 par le film de Claude Lanzmann, a pris progressivement une place centrale dans les mémoires collectives et les narrations publique soccidentales." (p 17-18).
Et c'est ainsi que "le terme de judéo-chrétien devient d'usage courant jusqu'à prendre les proportions qu'on lui connaît aujourd'hui." (p 18)
Or, fait remarquer l'autrice, cette reconnaissance tardive, outre le fait qu'elle installe la référence religieuse au centre de la culture, en rupture avec la laïcisation croissante depuis deux siècles de celle-ci en Europe, a pour effet de jeter aussi un voile d'oubli sur deux millénaires de haine antijuive... et de "négation par l'Église catholique de sa filiation abrahamique" (p 23).
Et cette nouvelle définition de l'identité occidentale a aussi pour effet, voire pour objet, d'expulser de son sein une autre filiation, renvoyée à son tour à l'extérieur "oriental" (et donc suspect) : la religion musulmane, fille incontestable du judaïsme et du christianisme.
Ainsi, le "judéo-christianisme" est-il à la fois une "fabrique de l'oubli" (pp 23-33) et une "machine à expulser" (pp 35-60).
L'autrice s'arrête plus longuement sur le second aspect que sur le premier, en raison de la complexité de sa fabrication. En effet, les rapports entre Occident et Orient ont longtemps été ceux d'une rivalité entre christianisme et Islam qui est à la source de ce qu'Edward Saïd a qualifié, avec le succès ambigu que l'on sait, d'"orientalisme", à savoir une vision exotisante et fantasmée de l'Orient par l'Occident sur fond d'expansion impériale qui prend un fantastique essor au XIXe siècle.
Dans cette vision, l'Islam est synonyme d'arriération, de guerre et de fanatisme , alors que le christianisme incarne le progrès, la paix et la tolérance (p 42).
Et peu importe que cette double caractérisation soit invalidée par l'Histoire réelle (Croisades, Inquisition et guerres de religion d'un côté, multiconfessionnalisme des Emirats et de l'Empire ottoman de l'autre...).
Cependant, cette vision construite au long des siècles s'est solidifiée au XIXe pour deux raisons principales : d'une part la laïcisation progressive de l'Europe qui dévalorise le référent religieux commun à la rivalité chrétienté/Islam, d'autre part le repli au contraire sur le référent religieux du côté Sud de la Méditerranée face à la politique d'expansion impériale et coloniale de l'Europe. Il s'en est suivi une "exotisation" renforcée des sociétés musulmanes et leur infériorisation dans un nouveau paradigme racial, dont Ernest Renan est l'un des premiers et très influent théoricien (p 49). L'autrice cite sa célèbre controverse de 1883 avec Jalamaddine Al Afghani, porte-parole de la Nahdha (la Renaissance, mouvement intellectuel de modernisation de l'Islam) et la conclusion aujourd'hui ahurissante de Renan : il loue l'esprit rationnel de son vis-à-vis mais le met sur le compte qu'il est aryen et non sémite, p 50).
On mesure là le poids qu'a acquis l'antisémitisme occidental entre la fin du XIXe et 1945, et la volonté postérieure de s'en dédouaner à travers l'émergence d'un "judéo-christianisme" construit sur le dos de l'Islam.
Et ceci d'autant plus que la croissance des économies occidentales s'est construite en partie par l'importation d'une main d'oeuvre musulmane qui a fait de l'Islam une religion établie en Occident. Avec la disparition de l'ennemi communiste en 1991 et les attentats du 11 septembre 2001, toutes les conditions sont réunies pour que l'Islam devienne l'ennemi n°1 de l'Occident; et ceci d'autant plus que la version wahhabite de l'Islam, sponsorisée par l'Arabie saoudite, se répand dans des communautés marginalisées par la crise économique et le maintien de stéréotypes racistes postcoloniaux.
Cette nouvelle islamophobie fait écho à l'ancien antisémitisme : même fantasme d'invasion démographique, de soupçon d'extrémisme violent (autrefois les anarchistes et communistes venus de l'Est, aujourd'hui les djihadistes venus du Sud). Le fait de les comparer et de les associer est vécu par certains comme un tabou et une transgression, et suscite en réaction un philojudaïsme surjoué qui va s'appuyer sur un nouveau ressort : la dérive ethniciste et raciste d'un certain sionisme d'un certain antisionisme qui se sont développés en miroir par mimétisme.
Ainsi, au "complot judéo-chrétien" des uns ( p 62) va répondre la défense du "judéo-christianisme" des autres, assis sur le sionisme chrétien (p 63-66) puis sur l'occidentalisation volontariste d'Israël (p 74-80) qui se rejoignent dans l'extrême-droite suprémaciste qui a conquis le pouvoir dans cet Etat (p 80-83).
Cette double volonté d'expulsion du judaïsme et du christianisme en terre d'islam, et de l'Islam en Occident et en Israël aboutit à exacerber une vision exceptionnaliste du judaïsme qui nourrit un nouvel antisémitisme, perversement indexé sur la montée de l'islamophobie. Le judéo-christianisme est l'opérateur intellectuel, "trop commode pour trop de monde" (p 102) qui permet d'alimenter cette double dynamique d'exclusion et de haine. "Il servira à brouiller les pistes de réconciliations possibles et à empêcher de lire l'histoire, toute l'histoire, sans oeillères ni constructions idéologiques n'ayant pour but que de rendre inguérissables les fractures d'aujourd'hui." (p 103)
Or, contre "tous les entrepreneurs identitaires du Nord et du Sud réunis dans leur refus de l'autre", il s'agit bien de "retisser les liens rompus de toute part et de rebâtir du vivant et du réel à la place des exclusions mortifères." (ibid.)
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