Alexandre GROTHENDIECK avec Christian ESCRIVA Les années cachées
Ce gros pavé s'inscrit dans une vague de redécouverte d'Alexandre GROTHENDIECK (1928-2014) en tant que mathématicien de génie et que précurseur de l'écologie radicale.
Tout récemment, au festival "Murmures du monde" d'Arras en Lavedan, le physicien Aurélien BARRAU, gourou actuel de l'écologie radicale, est venu présenter son livre sur GROTHENDIECK, et nous annoncer en exclu sa prochaine démission de l'institut scientifique qu'il dirige, le Centre de Physique théorique Grenoble-Alpes.
Est également parue récemment la "Plaidoirie sur le délit d'hospitalité" (mars 2026) rédigée en 1978 par GROTHENDIECK.
Et j'avais précédemment acheté l'anthologie de "Survivre et vivre", le fanzine co-animé par GROTHENDIECK en 1970-75, éditée par l'historienne Corinne PESSIS en 2014 et rééditée au format de poche fin 2025.
Il est piquant de constater que le présent ouvrage est édité "Avec le soutien de l'Institut des Hautes Études Scientifiques", créé en 1958, et auquel GROTHENDIECK a appartenu de 1959 à 1970 avant d'en démissionner avec fracas en raison de son financement partiel par des crédits militaires (pp 23-24).
De fait, GROTHENDIECK, qui avait rompu avec la Science officielle en 1970, fait l'objet d'un retour en grâce dans les milieux mathématiques, en raison de sa production parallèle abondante, découverte après son décès.
Mais il est également l'objet d'une redécouverte par les milieux de l'écologie radicale, en raison de ses choix de vie sans concession et de ses écrits prémonitoires sur le sujet de l'effondrement en cours de la biodiversité et du climat et de ses causes.
Un livre de Christian ESCRIVA
Ce livre est avant tout un hommage dû à un ami. Christian ESCRIVA, né en 1953, a rencontré GROTHENDIECK à vingt ans, alors que jeune étudiant en physique, il se posait beaucoup de questions sur son avenir, comme nous étions pas mal à le faire à cette époque, dans le cadre de ce qu'un historien a baptisé, de façon à mon sens plutôt pertinente, "le gauchisme culturel".
J'ai moi-même gardé dans mes archives trois numéros de "Survivre et vivre" de cette époque : les n° 15, 17 et 18 de début 73-été 74, dont j'ai tiré l'hilarante double page sur les élections présidentielles de 1974, qui montre bien le positionnement très radical et pas très sérieux de la rédaction. Moi, je n'avais pas pu voter (pas l'âge) et je le regrettais fort ! Aujourd'hui encore, je persiste à penser que le droit de vote est important et qu'il faut s'en servir, sans illusion excessive, mais sans hésitation.
Quoi qu'il en soit, comme Christian ESCRIVA à cette époque, je m'intéressais à beaucoup de courants de pensée, et si j'ai, comme lui, reconverti étudiant en philosophie à Vincennes où il avait comme prof Alain Badiou, adhéré un temps (pour lui très bref) au maoïsme, je m'intéresssais également comme lui à l'écologie, à la psychanalyse, à l'anti-psychiatrie et aux spiritualités orientales.
Là s'arrêtent nos convergences, car lui a choisi la voie radicale de l'éloignement de la société industrielle en pratiquant dix ans durant la cueillette de plantes médicinales dans un environnement dépourvu de tout confort moderne, après avoir longuement cherché sa voie à travers notamment un long dialogue amical avec GROTHENDIECK, dont la correspondance qu'il reproduit ici (seules les lettres de GROTHENDIECK ont été conservées) constitue le fil conducteur.
Ces lettres couvrent la période 1976-1983, jusqu'à la rupture de leurs échanges, très mal vécue par GROTHENDIECK en raison du refus d'ESCRIVA d'assumer le rôle d'exécuteur testamentaire de son oeuvre non mathématique.
La suite de la vie de GROTHENDIECK est reconstituée jusqu'à sa décision d'isolement total de 1991, puis la reprise finale des relations quelques mois avant sa mort en 2014.
Ces échanges sont centrés sur la recherche intérieure des deux protagonistes sur le sens de la vie, à travers notamment la pratique de la méditation et des lectures que certains ne manqueront pas de qualifier de "mystiques".
Or dans toute ces démarches, GROTHENDIECK fait montre d'une acuité d'analyse assez remarquable et d'une expression d'une grande clarté.
Si j'ai parfois, je l'avoue, tourné les pages un peu vite, je suis demeuré fasciné jusqu'au bout par cette recherche spirituelle exigeante.
Qu'en retenir ?
Tout d'abord la richesse de cette relation entre des gens de génération différente mais animés d'une même soif de connaissance sans préjugés. Ensuite quelques intuitions qui me semblent toujours actuelles sur les limites de la Science officielle et la nécessité de paradigmes nouveaux de la connaissance faisant leur place aux relations entre tous les êtres vivants, et les éléments naturels dans une approche non quantitativiste. Ce qu'on a baptisé écologie mais qu'on ne prend toujours pas en compte de façon courante. Dans cette optique, la réhabilitation des cultures premières doit s'accompagner également d'une remise en cause des relations de domination qui les accompagnent. Ce dernier aspect n'est pas toujours assez présent dans la réflexion conjointe de Grothendieck et Escriva, bien qu'ils ne s'en laissent pas entièrement compter par les théoriciens qu'ils fréquentent de Krishnamurti à Carlos Castaneda, les plus cités.
Je laisse volontairement de côté l'équation personnelle de GROTHENDIECK, enfant abandonné brutalement par ses parents entre 8 et 12 ans pour aller faire la Révolution en Espagne (ils étaient militants anarchistes) et qui a dû faire face comme il a pu à ce traumatisme majeur.
/image%2F1562319%2F20260707%2Fob_2d723d_alexandre-grothendieck-les-annees-cac.jpg)
/image%2F1562319%2F20260707%2Fob_1d5762_survivre-et-vivre-n-18-1.jpg)
/image%2F1562319%2F20260707%2Fob_2391e0_survivre-et-vivre-n-18-2.jpg)
/image%2F1562319%2F20260707%2Fob_ab3d38_alexandre-grothendieck-plaidoyer-sur-l.jpg)