STopMicro Anatomie d'une puce
Le monde à l'envers, Grenoble, 2e trimestre 2026, 252 p.
J'avais découvert le collectif Pièces et Main dOeuvre lorsque je bénéficiais d'une décharge syndicale au Sgen-CFDT, entre 1989 et 2002. Ce collectif envoyait en effet ses analyses critiques du monde universitaire et de la recherche scientifique grenoblois et de ses liens avec l'industrie locale à toutes les organisations syndicales de ce champ professionnel.
Leurs analyses m'avaient intéressé par leur rigueur et leur pertinence, mais pas entièrement convaincu par leur radicalité. J'ai toujours eu un rapport critique à la radicalité en interrogeant sa portée pratique : au-delà du discours, que changez-vous concrètement ?
En effet, au-delà de la dénonciation, il s'agit bien de continuer à vivre, et donc comment, dans ce monde imparfait.
Le collectif StopMicro, basé lui aussi à Grenoble, est à l'évidence l'héritier de PMO. Il a choisi pragmatiquement, et cela me convient, de s'opposer à l'extension de l'usine STMicroelectronics de Crolles, banlieue de Grenoble.
Sur l'article Wikipedia qui lui est consacré, à la rubrique "Controverse", il est noté que la société est depuis 2022 à l'origine de nombreuses controverses. Accusée d'accaparer une partie de l'eau de la vallée du Grésivaudan en période de sècheresse caniculaire, elle l'est aussi de falsifier les chiffres de sa consommation d'eau, de rejeter ses polluants et d'être impliquée dans la fourniture de composants de drones à la Russie.
Ce livre constitue les actes d'un colloque tenu les 28 et 29 mars 2025 à Grenoble, intitulé "Semi-conducteurs : l'impossible relocalisation" et organisé par le collectif StopMicro et les Soulèvements de la Terre.
Il est précédé d'une préface de Celia IZOARD (dont j'avais précédemment lu le travail paru en 2015 sur l'industrie des semi-conducteurs en Chine) intitulée "Peut-on relocaliser l'empire ?".
Elle résume la thèse développée et illustrée tout au long du colloque : le capitalisme numérique mondialisé déploie sa "chaîne de valeurs" dans le monde entier et ce déploiement lui est consubstantiel. Le discours récent sur la relocalisation et la reprise de souveraineté est donc une imposture.
Ce qui me chagrine c'est que ce discours est repris, notamment localement à Grenoble, par mon propre parti, Les Ecologistes. J'en comprend les raisons électoralistes. Ce qui pose la question que j'ai placé en tête de ce compte rendu : peut-on être à la fois radical et pragmatique ?
Cela étant, les différents éléments d'enquête et témoignages exposés tout au long du colloque posent aussi une autre question : celle du colonialisme et de l'extractivisme minier imposé aux "premiers peuples", et celle de leur résistance actuelle à cela.J'y trouve en particulier le témoignage de notre ami Roger Moreau concernant le triangle du lithium entre Bolivie, Chili et Argentine, pays où il vit avec son épouse depuis son départ du Larzac dans les années 80. Roger Moreau, membre de la communauté de l'Arche, squatter aux Truels, fut le secrétaire des paysans du Larzac durant la lutte des années 70 contre le projet d'extension du camp militaire. Il fait partie du petit collectif qui a entrepris l'écriture d'un livre, en cours de finalisation, sur cette lutte et ses enseignements. Depuis vingt ans, et malgré son âge, il s'est mis au service des communautés indigènes qui s'opposent à la prospection minière sur leurs terres arides de l'Altiplano. Il rend compte en particulier du grand moment de mobilisation et de convergence des luttes de 2023, aujourd'hui menacée par le gouvernement Milei. (pp 111-115)
Mais j'ai été aussi particulièrement intéressé par le témoignage d'Agnès Crépet, de Fairphone, significativement titré "Un téléphone propre, ça n'existe pas" (pp 66-83) et les échanges qu'il a généré. En effet, il pose très concrètement la question du rapport entre radicalité et pragmatisme.
Après avoir décrit la démarche et les efforts de l'entreprise collective Fairphone, créée aux Pays-Bas en 2013 par des activistes en rapport avec d'autres activiste en RDC contre l'utilisation de minerais liés aux groupes et Etats en guerre, elle en pose très honnêtement les limites. Et c'est elle-même qui conclut "un téléphone propre, ça n'existe pas".
Faut-il pour autant, comme certains intervenants, en conclure que leur entreprise est un échec total et que la seule solution c'est de refuser d'avoir et de se servir d'un smartphone ?
Sa réponse vaut d'être citée : elle admet en effet que la question de posséder ou non un smartphone est légitime, et souligne que parmi les 150 employé-es de Fairphone, nombreuses sont les personnes qui ne possèdent qu'un "dumbphone" voire pas de téléphone (les trois-quarts précise-t-elle) . Mais, ajoute-t-elle, "hélas, en dehors des milieux militants, la plupart des personnes ont des smartphones." (p 82)
Je possède moi-même un Fairphone depuis quelques années, après avoir possédé un "dumbphone" que j'ai gardé plus de 15 ans. Je mesure depuis à quel point nos vies sont de plus en plus conditionnées par la possession ou non d'un smartphone. Aujourd'hui, le refus du smartphone est un acte très volontariste qui met quasiment en-dehors de la société. De fait, les personnes qui, comme ce militant se félicitent de ne pas avoir de smartphone et de se sentir ainsi "préservé" (p 81), profitent souvent en fait de leurs proches qui en possèdent un. Ce fut mon cas, et c'est ce qui m'a amené à en acquérir un pour sortir de cette pureté illusoire qui ressemble beaucoup à de l'hypocrisie.
Ainsi, si la radicalité nous oblige à convenir qu'un "téléphone propre ça n'existe pas", le pragmatisme nous amène à convenir que la démarche de Fairphone n'est pas vaine, et même légitime.
Nous vivons dans un monde que nous n'avons pas choisi, et nous pouvons seulement y choisir nos combats. Encore une fois, je plaide pour les réalisations concrètes et contre le verbiage révolutionnaire et la surenchère verbale qui ne débouchent sur rien.
Ce qui est à distinguer des analyses, nécessairement comme ici rigoureuses et sans concession, des conditions et des limites de nos actions.
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