Elisée RECLUS un géographe anarchiste contre l'antisémitisme
Mes ami-es du collectif Fiertés 65 m'ont offert ce petit livre pour mon anniversaire. Et je dois dire que le sujet était bien choisi, car j'apprécie beaucoup la personne et l'oeuvre d'Élisée Reclus et je suis très sensible à la question de l'antisémitisme.
Le livre est très érudit et très sourcé et pose de façon pertinente la question actuelle d'une tendance à vouloir mettre en avant un antisémitisme de gauche qui ferait oublier sa massive et ancienne présence à droite de l'échiquier politique.
Dans cette véritable offensive idéologique, portée prioritairement par l'extrême-droite mainstream arrivée aux portes du pouvoir, se laissent entraîner quelques intellectuels plus modérés à l'occasion de la radicalisation de la colonisation de la Palestine et des réactions légitimes qu'elle entraîne.
Cette confusion est typique de l'époque. Et au passage, Elisée Reclus en a fait les frais lors de prises de position, soigneusement relevées par les auteurs du livre, d'une de ses biographes, Henriette CHARDAK, en 1997, livre réédité en 2023, et en 2005, propos repris le 21 mars 2024 lors d'une conférence à la société de géographie de Paris, et repris par un autre biographe de Reclus, Jean-Didier VINCENT, en 2010, et par la directrice de la revue Hérodote en 2005 Béatrice GIBLIN (pp 10-11). Celle-ci, géographe, a consacré sa thèse en 1971 à Elisée RECLUS, mais, disent les auteurs, ce n'est qu'en 2005 que l'idée d'un RECLUS antisémite apparaît dans ses textes, sans aucune justification précise, et qu'elle la répète notamment lors de deux passages sur France Culture en 2023 (émission "Concordance des temps" de JN JEANNENEY) et en août 2025, lors d'une série consacrée spécifiquement à Elisée RECLUS (13-14).
D'où ce livre, rédigé par 4 spécialistes de RECLUS et militants anarchistes, 3 universitaires et 1 cinéaste (pp 180-190 : bibliographie et présentation des auteurs).
Je retrouve parmi eux le géographe Philippe PELLETIER, dont j'ai précédemment lu le livre sur Ecologie et anarchisme, ce qui suscite ma vigilance critique.
Disons que dans l'ensemble le livre est très instructif et bien sourcé. Il fait en particulier une utile démonstration sur la confusion qui a donné naissance à la contre-vérité d'un Elisée RECLUS antisémite, après avoir longuement présenté ses analyses et prises de position sur le judaïsme et les Juifs.
Cependant, certains passages en font "trop" dans l'hagiographie systématique. Cette tendance a écrire des "vies de saints" est décidément très présente dans un courant anarchiste, pourtant soi-disant anticlérical : je l'avais déjà trouvée chez May Picqueray.
Mais c'est un passage sur RECLUS et l'Algérie qui dépasse les bornes de l'admissible. Il est sans doute attribuable à Philippe PELLETIER , si l'on se rapporte à la bibliographie.
Le voici : "Sa position sur la présence française en Algérie a souvent été mal interprétée, mais elle est sans ambigüité. Il distingue, en effet, il oppose même, la conquête, opérée par les fonctionnaires et les militaires, qu'il condamne résolument, et la colonisation par les travailleurs européens, des migrants avec lesquels il se solidarise. Autrement dit, il s'agit de colonisation au sens originel de "colonisation agricole", d'implantation agraire, d'immigration de travail prolétaire. À son époque, le terme de "colonialisme" fait d'ailleurs à peine son apparition, et celui d'"anticolonialisme" encore moins." (p 130)
Ainsi, en quelques lignes, l'auteur réalise l'exploit d'accumuler un euphémisme ("présence française" remplaçant colonisation violente) et deux contre-vérités (l'opposition entre conquête militaire et colonisation agraire n'a aucun sens : c'est bien la première qui a entraîné la seconde à travers des expropriations massives et très violentes ; cette colonisation est bien un processus d'expropriation et d'exclusion/élimination physique des habitants autochtones et non la mise en valeurs de terres incultes et abandonnées).
Je relève à cette occasion une tendance à l'hypercontextualisation qui tend à transformer la nécessaire contextualisation de propos en relativisation, voire en excuse hors de propos.
En particulier, on ne saurait souscrire à l'idée d'un antisémitisme français qui serait "très superficiel, sans cause profonde et sans portée ", selon les mots de Reclus cités p 150 , tel qu'il est justifié p 153 aux motifs que dans les années 1900 le combat des dreyfusards l'a emporté, que Blum est devenu président du Conseil en 1936, et que "en 1945, le taux de survie des Juifs présents en France métropolitaine en 1939 est très élevé (près des trois quarts) ". Ces trois faits n'ont en rien le caractère probant que les auteurs prétendent y mettre : ils montrent juste qu'il existe une France non antisémite, voire antiraciste, à côté de la France antisémite et raciste (les deux étant très souvent associés).
Autre critique qui s'adresse à l'éditeur : les reproductions photo de textes manuscrits ou imprimés, notamment des cartes, sont toutes entièrement illisibles parce que trop floues et n'ont donc pratiquement aucun intérêt (pp 24, 47, 53, 88, 113, 142, 146, 173).
Nonobstant, une lecture cependant intéressante sur un personnage et une époque à redécouvrir.
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