Marianne DEBOUZY La désobéissance civile aux Etats-Unis et en France 1970-2014
Mon oeil avait été attiré par le titre, et surtout par l'illustration de couverture, par ailleurs non créditée, mais dont je pense qu'elle est issue de l'affiche du film "Tous au Larzac !" (2011) de Christian Rouaud. En fait, vérification faite, c'est celle du DVD du film.
Marianne Debouzy est une historienne spécialiste du monde du travail aux États-Unis. Son propos part donc de ce pays pour établir une comparaison avec la France, avec une approche thématique qui porte sur sept sujets, abordés chronologiquement sur la période 1970-2014.
Désobéissance civile ou désobéissance civique ?
Son introduction, assez substantielle (pp 9-27) porte sur la définition de la désobéissance civile dans les deux pays, avec un intéressant débat sémantique sur "désobéissance civile/désobéissance civique".
Il apparaît ainsi que l'expression "désobéissance civique" est spécifiquement française et traduit un autre rapport à l'État en France qu'aux États-Unis.
Dans ce dernier pays, l'État est vécu comme un élément extérieur à la vie sociale, alors qu'en France il fait l'objet d'un fort investissement. D'où une pratique de la désobéissance qui se réclame du "civisme" et se politise plus facilement qu'aux États-Unis, où celle-ci s'appuie davantage sur un ressort moral individuel ou religieux.
À côté de cela se pose la question de la violence et de la non-violence : cette dernière étant davantage reliée à l'expression de "désobéissance civile" (qui porte à la fois sur l'opposition entre État et société civile, et sur l'opposition civil/militaire). Le courant non-violent en France, fortement appuyé sur des motivations religieuses, privilégie donc l'expression "désobéissance civile", alors que le courant politisé promeut plutôt l'expression "désobéissance civique", mais l'opposition entre les deux n'a jamais été explicite ni montée en épingle car les deux courants travaillent souvent ensemble, comme on l'a vu sur le Larzac. Et c'est d'ailleurs ce cas qui illustre le premier chapitre du livre côté français.
Par ailleurs, le recours à la violence est beaucoup plus fréquent aux États-Unis en raison du fameux 2e amendement à la Constitution qui autorise les citoyens à s'armer, alors que, paradoxalement, les partisans de la désobéissance civile sont le plus souvent des non-violents revendiqués, pour des raisons souvent religieuses. Alors qu'en France, le recours à la violence est beaucoup plus rare, bien que la "désobéissance civique" face historiquement référence à la Résistance armée à l'occupation nazie, car le monopole de la violence par l'État y est beaucoup mieux reconnu qu'aux États-Unis.
Chapitre 1 : L'armée comme cible (pp 29-41)
Les deux cas étudiés ici sont, pour les USA les actions menées depuis 1983 à l'initiative du prêtre catholique Roy Bougeois contre la "School of the Americas", école de formation à la contre-guérilla destinée aux militaires latino-américains installée sur la base de Fort Benning, dans l'Etat de Géorgie, près de la ville de Colombus (pp 29-36); et, pour la France, la lutte du Larzac de 1971 à 1981 contre le projet d'extension d'un camp militaire (pp 36-40).
Dans les deux cas se sont développées des pratiques de désobéissance civile qui ont pris un caractère massif, dans le cadre de rassemblements eux-mêmes très massifs : le rassemblement annuel pour pénétrer dans l'enceinte militaire interdite de Fort Benning est ainsi passé de 2 personnes en 1983 à 7 000 en 1998 et 12 000 personnes en 1999 (pp 30-33) au fur et à mesure que le rôle de cette école dans les pratiques de torture, de meurtres et de disparitions dans les pays d'Amérique centrale et du Sud sont mieux connues.
La motivation des manifestants est d'abord religieuse : elle part de l'assassinat au Salvador de l'évêque Romero, en 1980, qui avait dénoncé les atrocités commises par des militaires dont certains avaient été formés à la School of the Americas, puis de 6 jésuites, toujours au Salvador, en novembre 1989 par une "unité d'élite de l'armée" (p 30). Les manifestants, d'abord peu nombreux, subissent l'hostilité des habitants de Columbus et sont régulièrement arrêtés par la police, jugés et condamnés; et cela alors-même que les assassins des Jésuites s'avèrent avoir été formés, pour 5 des 9 mis en cause, à The School of the Americas.
Néanmoins, si la mobilisation finit par avoir un impact public, elle ne parvient pas à obtenir la fermeture de l'école, qui sera juste rebaptisée, et dont certains pays ont renoncé à recourir à ses services (p 35).
Concernant la lutte contre l'extension du camp militaire du Larzac, je suis particulièrement attentif en raison de ma participation à cette lutte (rassemblements de 1973, 1974 et 1977, et militantisme au sein du Comité Larzac de Toulouse de 1972 à 1981).
Malgré quelques approximations ou erreurs de détail, l'ensemble me semble assez fiable et reflète globalement bien ce que fut cette lutte. Une limite cependant : la non-prise en compte de la dimension occitane de cette lutte, qui se traduit de façon assez surprenante par la francisation inhabituelle du Rajal del Guorp, lieu des rassemblements historiques, qui devient sous la plume de l'autrice "la Source du Corbeau", tandis que le fameux slogan "Gardarem lo Larzac" devient "Nous sauverons le Larzac" ( p38).
Le plus intéressant est bien sûr la comparaison qui est faite avec la lutte contre la School of the Americas.
L'autrice relève d'abord de façon qui me semble pertinente la différence de contexte historique : la lutte du Larzac se déroule en plein développement de la vague contestataire des années 70, alors que celle contre la School of the Americas a lieu en plein "backlash" post-70 (mandats Reagan, Bush, Clinton et Bush Junior : n'oublions pas que l'élection du démocrate Clinton est due à la pratique de la "triangulation" -appropriation des thématiques de l'adversaire). D'où une première explication de l'échec politique des désobéisseurs américains.
Un autre élément est le contexte culturel : la prégnance de la religion et de l'individualisme anti-étatiste aux États-Unis a fortement freiné la politisation du mouvement, alors que la culture laïque, idéologisée et centraliste française l'a au contraire stimulée.
Néanmoins, elle constate des convergences dans les méthodes d'action : c'est la première fois en France que se développe à cette échelle des pratiques de désobéissance civile, sous l'impulsion d'un mouvement d'ailleurs d'origine religieuse, la Communauté de l'Arche qui revendique l'action civique non-violente, expérimentée de façon marginale lors de la guerre d'Algérie, et qui connaît ici une forme d'épanouissement et de reconnaissance par des courants laïques et politisés. Le lien se fait en particulier par une partie du courant libertaire, assez présent en France, et actif sur ce terrain dès la guerre d'Algérie.
Elle note enfin que c'est la victoire électorale de François Mitterrand qui permet celle de la lutte. Alors que celle des désobéisseurs américains n'a pas trouvé de débouché électoral. Néanmoins, remarque-t-elle, c'est l'ampleur prise par la lutte, et sa politisation, qui ont motivé la décision de Mitterrand.
Chapitre 2 : Protection des immigrés sans-papiers (pp 43-60)
Premier constat de différence entre les deux pays : le statut de l'immigration dans leur Histoire respective.
Jusque dans les années 1970, les États-Unis se considèrent comme un pays d'immigrants, refuge des persécutés du monde en raison de sa fameuse "destinée manifeste", malgré la poussée xénophobe initiée dans les années 1880 en direction des immigrants catholiques et juifs d'Europe méridionale et orientale, qui perdure jusqu'en 1945. Celle-ci prend un nouvel essor dans les années 1980 à l'encontre des immigrants Latinos venus d'Amérique latine.
Cela contraste avec "l'invisibilité" des immigrants en France, malgré leur présence ancienne (la France est devenue le premier pays d'immigration en Europe dès la fin du XIXe siècle), jusque dans les années 1980.
C'est donc dans les années 1980-90 que se développe successivement dans les deux pays un mouvement de protection des immigrés sans-papiers face à des politiques devenues restrictives et discriminatoires.
Aux États-Unis, c'est le mouvement "Sanctuary" des années 1980 face à la politique brutale des deux présidences Reagan (1980-88) vis-à-vis des immigrants venus du Mexique et d'Amérique centrale où par ailleurs le gouvernement américain soutient des politiques répressives qui sont de véritables politiques de guerre, au nom de l'anti-communisme, au Salvador, au Nicaragua et au Guatemala (p 45).
Ce mouvement a, comme celui contre la School of the Americas, des origines religieuses, mais aussi des origines politiques, du côté des communautés de réfugiés déjà installées aux USA, tandis que les étatsuniens présents dans le mouvement se recrutent d'abord dans certaines communautés religieuses comme les Quakers, mais aussi des presbytériens, des catholiques et des juifs. Pour les Quakers en particulier, l'action se réfère au rôle historique de la communauté dans l'accueil et la protection des Afro-américains fuyant l'esclavage dans le cadre de l'"Underground Railway" au XIXe siècle. L'importance des communautés religieuses locales dans la vie sociale étatsuniennne se manifeste ici. Leur rôle de passeurs clandestins va cependant leur attirer de graves ennuis légaux : malgré les enquêtes fouillées dont ils font l'objet et les inculpations qui en découlent, le premier grand procès mené contre 11 personnes à Tucson (Arizona) qui dure huit mois dans une atmosphère très conflictuelle, d'octobre 1985 à juin 1986, se conclut en appel par la condamnation de 8 d'entre eux à des peines avec sursis. Ce verdict est perçu comme inhabituellement clément. Ce qui pousse apparemment le mouvement à davantage revendiquer publiquement son action, jusque-là très discrète. Cette publicité est également encouragée par la montée des violences en Amérique centrale et le rôle controversée qu'y joue le gouvernement américain. Des groupes non religieux et des politiciens "libéraux" (au sens étatsunien, c'est-à-dire progressistes) rejoignent le mouvement et font adopter en 1990 une législation allant dans le sens du droit d'asile . Les accords de paix au Salvador en 1992 et au Guatemala en 1996 mettent provisoirement un terme au mouvement, qui va cependant repartir à partir de 2007, avec la mise en place de l'Alena (accord de libre-échange avec le Mexique) qui déclenche une vague d'émigration économique.
En France, dans les années 1990, c'est l'arrivée de la Droite au pouvoir, en 1993, et la politique de restriction des régularisations d'immigrés sans-papiers qui va susciter pour la première fois un mouvement de désobéissance civile sur ce terrain.
L'autrice rappelle pour commencer l'invisibilisation de l'immigration dans l'Histoire du pays, rompue tardivement par deux livres pionniers parus à la fin des années 1980 : "Le creuset français" de Gérard Noiriel (1988) et "Le mythe national" de Suzanne Citron (1989). À noter au passage que le premier "Que sais-je ?" intitulé "L'immigration en France" date de 1986. Jusque-là la question migratoire était restée dominée par les polémiques d'actualité... suite à l'arrivée de la gauche au pouvoir en 1981, et elle va y retourner de façon de plus en plus tranchée avec l'émergence d'un courant politique centré sur le refus total de l'immigration qui polarise et biaise le débat politique.
C'est alors qu'émerge à droite le mythe de "l'invasion musulmane" et celui d'une gauche supposée complaisante.
Mais, en 1996, un événement fort médiatisé entraîne la mobilisation du monde de la culture : l'occupation consécutive de l'église Saint-Ambroise dans le 11e arrondissement de Paris (18 au 22 mars), puis celle de l'église Saint-Bernard (28 juin au 23 août) par des familles de sans-papiers subsahariens. Celles-ci se heurtent au refus de régularisation de leur séjour sur le territoire par l'administration, sur instruction du gouvernement. S'enchaîneront la mobilisation contre un projet de loi Debré de pénalisation renforcée de l'hébergement d'étranger sans titre de séjour début 1997, et, dans les années suivantes, la mobilisation d'une partie de la société locale du littoral autour de Calais en faveur des candidat-es au passage vers le Royaume Uni.
Dans ces trois circonstances se sont développés des actes de désobéissance civile : asile fourni par des églises aux sans-papiers réclamant leur régularisation en 1996-1998, déclarations collectives de personnalités refusant de déclarer l'hébergement de sans-papiers en 1997, aide matérielle et morale aux candidats au passage en Angleterre après la fermeture de tout hébergement public en 2002.
Ces différentes mobilisations (auxquelles on aurait pu en ajouter d'autres) ont la double particularité de toucher des personnes très inégalement politisées (au départ du moins) et de passer par des actes très concrets de solidarité.
La comparaison États-Unis/France montre la force des religions aux États-Unis à travers l'aspect oecuménique du mouvement "Sanctuary", alors qu'en France, les institutions religieuses sont moins impliquées et la majorité du mouvement de solidarité est laïque et s'appuie sur la devise républicaine ("Liberté, Égalité, Fraternité") et l'héritage du mouvement ouvrier.
Dans les deux cas, ces mouvements restent minoritaires et sont faiblement relayés pour cela par les partis politiques dominants, de plus en plus paralysés par la xénophobie et le racisme supposés majoritaires, ce qui n'a pourtant rien de sûr...en plus d'être contraire aux principes et valeurs de la République qu'ils sont censés défendre et promouvoir.
Chapitres 3 à 7 : logement, avortement, nucléaire, OGM, environnement.
Sur les cinq autres champs explorés par l'autrice, l'un se distingue des autres : il s'agit du cas de l'avortement, où la désobéissance civile est invoquée par des adversaires du droit à l'avortement au nom du droit à la vie des embryons. Mais en pratique ce droit à l'objection de conscience de médecins "pro-vie" se traduit contradictoirement par des pressions violentes contre les candidates à l'avortement et des attentats contre les cliniques et médecins qui les pratiquent, avec plusieurs cas d'assassinats de ces derniers. Il n'y a pas de commune mesure avec les violences parfois commises dans les quatre autres cas, où la revendication de droits ne cible pas des personnes mais des lieux ou des installations matérielles.
Et l'on remarque à nouveau que cette violence contre les personnes est plus développée aux États-Unis qu'en France, toujours en raison du 2e amendement à la Constitution autorisant les citoyens à s'armer comme développé dans notre introduction.
Au final, que ressort-il de ce passage en revue qui s'arrête en 2014 ? Que le développement de la désobéissance civile est la conséquence de dysfonctionnements du système politique, qui ne répond pas ou plus aux valeurs et principes dont il se réclame : c'est en effet seulement dans ce cas de figure qu'elle dépasse la valeur de témoignage moral, souvent d'origine religieuse, que portent des acteurs au départ marginaux.
Politiser la désobéissance n'est donc pas une démarche abusive, mais au contraire, le gage de son éventuelle efficacité. C'est ce que découvrent souvent au fil de l'action les courageux-ses initiateurs-trices de ces pratiques, et qui leur permet de sortir de la marginalité et d'une certaine inefficacité.
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