Ce qui manque à la Gauche
J'ai la désagréable impression de me répéter et de tourner en rond, mais comment ne pas le faire face à la persistance des mêmes erreurs ?
Ainsi j'avais précédemment pointé le culte de la nostalgie à propos du "mouvement de décembre 1995", ses manques et leurs conséquences https://vert-social-demo.over-blog.com/2025/11/1995-une-revolte-fondatrice-mais-de-quoi.html
Et ne voilà-t-il pas que resurgit ce même culte nostalgique, porteur des mêmes manques, à propos des 90 ans du "Front populaire" ?
Penser le passé de façon lucide et avec le recul nécessaire est pourtant toujours aussi vital pour avoir un avenir de Gauche.
Parallèlement, une autre forme de nostalgie, celle des campagnes "presque réussies" de Jean-Luc Mélenchon en 2017 et 2022, obscurcit le jugement de bien de ses partisans inattentifs aux nouveautés de la situation politique.
Aussi, persistant à enfoncer le clou de l'analyse concrète des situations concrètes, je vais ici rappeler les différences de situation entre aujourd'hui, 1936 et 2017-2022.
Front populaire 1936 et Front populaire 2026 : analogies et différences
Il y a bien sûr des analogies, abondamment soulignées et reprises ces derniers temps, entre la situation de 1936 et celle de 2026. Une crise multiforme qui touche à la fois l'économie, les valeurs culturelles et le système politique; une montée puissante des idées réactionnaires; une division profonde des forces démocratiques et notamment de la Gauche. À cette situation critique, la réponse d'une union autour d'un programme à la fois antifasciste et de réforme sociale progressiste semble de bon sens.
Cependant, il convient aussi de prendre en compte ce que la situation a de nouveau.
En 1934-1936, le petit miracle du Front Populaire est dû à deux facteurs principaux ;
Le premier est la forte mobilisation à la base en faveur de l'unité antifasciste (rappelons que la fameuse manifestation du 12 février 1934 à Paris avait été appelée à deux endroits différents, et que ce sont les manifestants eux-mêmes qui ont imposé la fusion des deux cortèges lorsqu'ils se sont croisés au cri d'"unité". Les manifestants prenaient ainsi au mot leurs dirigeants respectifs prétendant être favorables à cette "unité" mais ne faisant rien pour cela).
Le second est l'existence d'un programme élaboré par un groupe marginal d'intellectuels (les "planistes") qui avait l'avantage de puiser un peu partout des éléments non conflictuels entre les deux grands partis ennemis (SFIO et PCF) : ainsi aucun soupçon d'hégémonisme idéologique ne pouvait planer sur ce programme porté au départ par la seule CGT.
Il ne suffisait plus que Thorez et la direction du PCF reçoivent la bénédiction de Moscou pour que les choses se fassent. Ce qui fut fait face au fiasco allemand de la ligne sectaire.
Il ne faut pas négliger non plus l'impact du coup d'Etat fasciste manqué du 6 février 1934 (manifestation violente devant la Chambre des députés que certains aurait voulu transformer en émeute victorieuse).
Aujourd'hui, nous sommes devant une situation bien différente.
Tout d'abord, l'extrême-droite s'est construit une image pacifique que même les débordements violents de sa frange radicale ne parviennent pas à entamer. Elle joue entièrement le jeu d'une victoire électorale passant par l'absorption d'une bonne partie de l'électorat et du personnel politique de droite.
Ensuite, le courant unitaire à la base peine à se mobiliser face à un scénario électoral qui se profile de deux candidatures opposées polarisant deux électorats de gauche (celle de Mélenchon, et celle d'un candidat social-démocrate encore incertain -sera-ce Glucksmann ou bien Hollande ?).
Enfin, la question du programme est obérée par la façon dont celui de 2022 (Nupes) puis celui de 2024 (Nouveau Front Populaire) se sont décidés : en puisant dans celui de LFI avec quelques aménagements sous la pression du score de Mélenchon à la présidentielle 2022.
À ces trois éléments de contexte, il faut ajouter la nouveauté des enjeux : crise climatique et environnementale, crise géopolitique, numérisation de la société, luttes émergentes contre les discriminations.
Tout cela dessine une autre façon de construire un véritable Nouveau Front Populaire : il s'agit bien d'abord de cornériser les deux candidatures des "gauches irréconciliables" en occupant une scène médiatique déjà bien remplie et à la fois polarisée aux extrêmes et confuse. Je suis avec sympathie la tentative à cet égard des meilleures partisanes d"une Primaire de gauche, à savoir Marine Tondelier, Lucie Castets et Clémentine Autain, mais je ne vois pas émerger pour le moment l'intérêt qu'elles méritent.
Il faut poursuivre nos efforts en ce sens, mais aussi commencer à envisager un plan B. Celui-ci passera me semble-t-il par un vote utile spontané de nombreux électeurs de gauche en faveur du candidat de centre-droit le moins complaisant aux idées de l'extrême-droite. Cette idée a un côté désespérant, mais nous ne pouvons en faire un tabou.
Et ceci d'autant plus que l'autre "moindre mal" semble devoir nous faire défaut.
Mélenchon 2017-2022 et Mélenchon 2026 ou le syndrome de Gribouille
En effet, il y aurait théoriquement un autre "vote utile", a priori plus sympathique, et que certain-es d'entre nous ont pratiqué en 2017 et 2022 au vu des derniers sondages pré-électoraux. Il s'agit du vote Mélenchon.
Fort de ces deux précédents, lui et ses partisan-es inconditionnel-les nous poussent et vont nous pousser de façon de plus en plus véhémente à nous engager dans cette voie. Ils ont pour cela un élément de langage : "le pacte fédératif". Celui-ci consisterait pour des forces organisés jusque-là extérieures à LFI à rejoindre ce mouvement sans abandonner leur identité et leur organisation.
Ce qui n'est pas dit dans ce "pacte", c'est que toutes les décisions stratégiques continueront à être prises par le Chef et son petit cercle d'affidés en toute non-transparence. Mais en échange, les groupes "ralliés" se verront offrir quelques circonscriptions aux législatives. C'est ce à quoi on a déjà assisté en 2022 et 2024.
On peut légitimement juger que le jeu en vaut la chandelle, si l'on considère que l'enjeu principal est bien la présence de la gauche au second tour de la présidentielle, avec une victoire au bout.
Mais cela supposerait au moins deux choses : que Mélenchon soit positionné de façon à rallier suffisamment de monde au 1er tour, et qu'il soit capable de rallier une majorité au 2d.
Or, tel n'est doublement pas le cas. Et lui et ses partisan-es commencent déjà, au lieu de corriger le tir, à dénoncer d'avance ceux et celles qui seraient déjà responsables de cet état de fait.
Non pas eux et leurs positionnement clivants, mais les campagnes négatives dont ils font l'objet. Et cela tout en rajoutant sans cesse de nouveaux éléments de clivage. Par exemple la dernière sortie du candidat Mélenchon affirmant qu'il ne ferait "bien évidemment" rien en cas d'annexion par la force de Taïwan par le régime de XI Jinping. Succès assuré au PS et chez les Écologistes, et surtout chez leurs électeurs-trices !
Ainsi Mélenchon manifeste un véritable syndrome de Gribouille : pour échapper à la dispersion des voix, il crée encore plus de division.
Ce faisant, il ne fait qu'encourager les électeurs-trices en quête de rassemblement antifasciste à aller chercher ailleurs, et en particulier du côté d'un centre-droit qui resterait ferme sur les principes de l'État de droit et du respect du droit des peuples à disposer d'eux-mêmes.
Quant à la majorité de 2d tour, Mélenchon se fait fort d'obtenir le ralliement des états-majors des autres partis de gauche s'il écrase leurs candidats au 1er tour. Mais obtiendra-t-il celui de leurs électeurs-trices, après une campagne passée à insulter leurs candidat-es en leur prêtant les pires turpitudes et en affichant des positions volontairement clivantes ? Quant aux électeurs-trices du centre, se mobiliseront-ils autour de lui au nom de l'antifascisme ? Rien n'est moins sûr.
Post Scriptum du 20-5-26.
Je ne prétend pas à l'originalité. Aussi il n'y a rien d'étonnant à ce que l'analyse précédente de la situation électorale de la gauche ait été faite par d'autres. Le contraire aurait été inquiétant.
Ainsi, dans une tribune publiée par "Le Monde" de ce jour, je retrouve le pronostic désespérant effectué ci-dessus d'une dispersion des candidatures à gauche.
Mais les auteurs-trices de la tribune y ajoutent une piste en matière de proposition qui me semble intéressante pour toustes celleux qui ne souhaitent pas se résigner à une défaite annoncée.
Il s'agit de forcer nos états-majors partisans à négocier entre eux une candidature unitaire de compromis sur la base du programme du NFP. Cela me semble sensé. Il reste à exercer la pression nécessaire depuis la base des différents partis concernés : un exutoire au moins à toutes nos angoisses alimentées par le sur-place des principaux acteurs-trices politiques de la gauche.
Post Post Scriptum du 9-6-26.
Réellement insoumi-ses, résolument unitaires
Après la démonstration de force de JL Mélenchon à Saint-Denis le 7-6, on voit se préciser le scénario du laminage du courant unitaire par la guerre des deux gauches. Il serait donc très tentant de céder à la force en choisissant son camp.
Quoi qu'en disent les partisans du "pacte" qui n'a de "fédératif" que le nom autour de la candidature en pôle position de JLM, qui exclut de fait le PS, et vise à vassaliser les Ecologistes et le PCF, et ceux d'une "union de la gauche non LFI", ils ont tous deux un cadavre dans la bouche : celui d'un rassemblement fondé sur le respect de l'autre, du dialogue, de la négociation et du compromis démocratique.
Je refuse de choisir à qui me soumettre, et je continuerai donc à soutenir jusqu'au bout la logique unitaire sans exclusive défendue par Marine Tondelier et les partisan-es de la primaire.
Cela doit-il aboutir in fine à une troisième candidature à gauche ? Je n'ai pas encore tranché la question. En tout état de cause, je ne ferai la campagne d'aucun des deux artisans de la désunion : ils sont pareillement porteurs de défaite et de régression autoritaire, alors que nous avons besoin d'un vrai rassemblement construit démocratiquement.
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