Sébastien BROCA Pris dans la toile
Sébastien BROCA tire le fil qu'il avait déjà exploré dans "Utopie du logiciel libre" en 2018, dont j'ai précédemment rendu compte.
Il élargit ici le champ et approfondit son enquête sur l'évolution du capitalisme numérique.
C'est toujours aussi rigoureux et documenté.
Qu'en retenir ?
Tout d'abord que les promesses d'émancipation de "l'utopie d'Internet" n'ont à l'évidence pas été tenues. Aujourd'hui , la domination des Big Tech, les grandes entreprises dominantes du secteur, n'a jamais été aussi puissante. Et on retrouve ici l'idée d'une alliance entre Big Tech et Big State, (qui prend un nouvel essor avec l'arrivée au pouvoir de Trump, théorisé par Asma MHALLA dans "Cyberpunk".)
C'est l'objet des deux premières parties du livre tournant autour de la liberté d'expression et des monopoles. (pp 23-139).
Les oppositions à cette mainmise sur les données personnelles et à leur détournement au services des pouvoirs en place se développent dans les années 2000, avec l'affaire Edward Snowden, ce lanceur d'alerte qui révèle le détournement massif de données par la NSA en collaboration avec les entreprises privées du Big Tech (Microsoft, Yahoo, Google, Facebook, PalTalk, Youtube, Skype, AOL et Apple, p 158).
Elles prennent deux chemins : celui de la sécurisation technique et celui de la protection juridique de ces données. Dans le premier on rencontre des acteurs du logiciel libre dont certains ont une claire conscience d'une limite de la réponse technique à des acteurs ayant les moyens de la récupérer ou de la détourner : c'est ce qui amène certains à se tourner vers une réponse judiciaire en attaquant les entreprises fautives. Mais aussi à créer des réponses juridiques en faisant de nouvelles lois. C'est ainsi qu'est née la législation européenne, avec l'adoption en 2018 du RGPD (Règlement Général sur la Protection des Données) dont l'élaboration donne lieu à une analyse critique (p 167), et dont le résultat donne cependant lieu à des amendes, dont le caractère dissuasif reste limité (p 168). De plus cette protection repose sur un engagement personnel des individus concernés qui est très exigeant (combien renoncent à l'accès à une information en refusant les cookies associés explicitement à cet accès ? ).
Ainsi la collecte des données privées prospère toujours.
Cependant, la toute-puissance de ces nouvelles technologies relève davantage du fantasme de ses dirigeants, et de certains de leurs opposants qui les prennent un peu trop au mot (il s'agit de ce qu'on a appelé la "criti-hype", avec par exemple l'ouvrage très remarqué de Shoshanna Zuboff "Le capitalisme de surveillance", p 180-184) . A ces critiques apocalyptiques, Broca oppose des critiques plus fondées que sont celles de Timnit Gebru et Meredith Whittaker, dissidentes de la Big Tech dont le profil, différent d'autres dissidents, leur a permis de s'émanciper du paradigme dominant (pp 188-195) .
Leurs critiques portent sur les biais de genre, de classe et raciaux portés par les systèmes développés par la Big Tech.
À ceux-ci s'ajoute l'invisibilisation des conditions matérielles du développement de cette industrie : matières premières, énergie, conditions de travail des producteurs et pollutions diverses. (pp 199-209 et 229-249)
La critique de ces industries doit donc s'appuyer sur ces différents éléments.
Par contre l'auteur constate l'impasse rencontré par les technocritiques radicales, incapables d'aller au -delà d'un boycott qui reste marginal et d'un appel au sabotage non contagieux (pp 211-227).
Il nous reste donc à développer une critique des illusions portées par le "solutionnisme technologique" des partisans béats du "Progrès", promu par le Big Tech, et à propager un usage lucide et mesuré des moyens numériques.
Mais aussi à construire une solidarité effective avec toustes celles et ceux qui en sont les victimes : les enfants exploités dans les mines de coltan et autres métaux dits rares de République Démocratique du Congo, les populations environnantes soumises à la pollution et notamment les paysan-nes, les ouvrièr-es des usines chinoises fabricant les composants, et tous les travailleur-ses de la Tech soumis à des conditions de travail non négociées collectivement.
Tous ces chantiers sont encore largement devant nous.
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