Radicalité et changement démocratique
Je suis en train de finaliser, avec quelques ami-es, un ouvrage collectif sur la lutte du Larzac, où nous avons été, les un-es et les autres mêlé-es de 1971 à 1981.
Cette lutte, finalement victorieuse, contre le projet d'extension du camp militaire du Larzac a eu de grandes conséquences locales. Elle nous a surtout marqués de façon décisive.
Comme je pensais à développer une partie de la conclusion de ma contribution, concernant la tactique dite de "front uni" que nous avions alors développée au sein du "mouvement Larzac", en la mettant en relation avec ce que les porte-paroles anonymes des "Soulèvements de la Terre" ont baptisé "composition" dans la conclusion de leur ouvrage "Premières secousses" (La Fabrique, 2024), je découvre le témoignage autobiographique d'un militant de l'"autonomie ouvrière" italienne réfugié en France, Giusti Zuccato.
Celui-ci alimente, après d'autres, ma réflexion sur cette difficile articulation entre radicalité et changement démocratique.
Nécessité, développement et impasses de la radicalité
Aujourd'hui, comme dans les années 70, se développe dans une fraction significative de la jeunesse une tendance à la radicalité.
Alors, il s'agissait d'un début de rupture avec l'ordre patriarcal et consumériste qui avait présidé à la croissance économique sans précédent des "trente glorieuses" (1945-75) sur fond de décolonisation et d'optimisme progressiste.
Aujourd'hui, il s'agit d'un approfondissement de cette rupture sur le triple terrain du féminisme, de l'antiracisme et de l'écologie face à une puissante vague de réaction et de repli identitaire ethno-nationaliste, masculiniste, suprémaciste blanc, techno-accélérationniste et climatosceptique.
Ce nouveau contexte pose la question, comme à la fin des années 70, avec la réaction néolibérale et autoritaire reagano-thatchérienne, des alliances nécessaires pour bloquer cette vague réactionnaire.
Nous avons expérimenté alors la nécessité, comme pour la lutte du Larzac, de nous allier à des forces réformistes et institutionnelles pour gagner des combats.
Si nous avions imaginé que dans le cadre d'un "front uni", nous autres radicaux conquerrrions l'hégémonie sur les réformistes, ce ne fut pas le cas.
Et pourtant le projet d'extension du camp militaire fut abandonné, malgré les pressions du lobby militaire relayé par le Ministre de la Défense , Charles Hernu. Nous dûmes cette victoire à l'engagement d'un homme, François Mitterrand, et cela malgré le fantasme qui animait certains de ses partisans de la crainte d'un coup d'Etat militaire.
La radicalité en l'occurrence fut juste de rappeler ses promesses au candidat. Et nous le pûmes, car nous avions des relais au sein de l'appareil d'Etat et avions clairement appelé à voter pour lui au second tour.
Lorsque François Mitterrand s'était montré lors du rassemblement de l'été 1974 au Rajal del Guorp, et avait été pris à partie par des militants marxistes-léninistes aux cris de "Mitterrand assassin du peuple algérien" (rappel de son rôle de Ministre de l'Intérieur au début de la guerre d'Algérie), nous l'avions protégé et aidé à s'extraire de ce groupe hostile.
C'est lors de ce même été que notre camarade Alain Lipietz avait présenté aux militants de la Gop (Gauche ouvrière et paysanne) présents au camp de préparation de ce rassemblement l'analyse du changement de période provoqué par la "crise du pétrole" qui nécessitait la mise en place d'un "front uni" des révolutionnaires que nous étions avec les réformistes du PCF et du PS que nous dénoncions jusque- là. Très rapidement, la justesse de l'analyse s'imposa à nous : face à la crise, les classes populaires et le mouvement d'émancipation se trouvaient désormais en position défensive après 6 ans d'offensives sur tous les fronts.
Au sein du mouvement Larzac, constitué de la coordination entre paysans du Larzac et comités Larzac, avec toute la nébuleuse d'organisations et d'initiatives bénévoles générées par la lutte (refuseurs d'impôts, renvoyeurs de livrets militaires, GFA, journalistes, universitaires et artistes, squatters, journal Gardarem lo Larzac...) un véritable amalgame se produit entre gauchistes, occitanistes, écologistes, non-violents, pacifistes, syndicalistes et chrétiens. Cet amalgame, comme la "composition" analysée par le livre des Soulèvements -pp 254-60- bouscule les frontières idéologiques et les préjugés des uns et des autres, et permet, dans l'action, de créer des convergences concrètes.
Ce dépassement du "quant-à-soi" idéologique permet d'élargir le "front uni" et a des effets sur les uns comme sur les autres en permettant de créer une véritable culture commune.
Celle-ci allie radicalité et pragmatisme en limant les aspérités de la première, tout en donnant au second son horizon et son cadre : un horizon concret (gagner la lutte) et un cadre également concret (dans le cadre des institutions existantes).
Le fait d'avoir un objectif bien délimité a été bien évidemment décisif. Mais cela ne saurait bien évidemment borner l'horizon de la radicalité. Il s'agit juste de gagner une bataille après l'autre, et donc de bien choisir ses combats, en fonction des enjeux, du rapport des forces et des perspectives de mobilisation.
Choisir ses combats
C'est bien ici que le bât blesse aujourd'hui. Il n'y a aucune évidence qui s'impose tant les luttes semblent éclatées et dispersées et les forces aussi.
Retrouver l'évidence des combats qui rassemblent des forces improbables et nombreuses est bien l'enjeu du moment.
Sera-ce autour d'une primaire de gauche qui, pour l'heure, semble bien compromise ?
Autour de luttes emblématiques qui permettront de dépasser les divergences stériles actuelles ?
Il est impossible à l'heure actuelle de le pronostiquer.
Quelle place respective pour la radicalité et pour la démocratie ?
Un texte récent portant sur la situation iranienne m'amène de nouveaux éléments de réflexions. Il s'agit de la présentation du texte d'analyse de Dayar Darolshafa intitulée "Iran au-delà du mythe d'un peuple unifié", qui met en évidence quatre grands blocs politiques dans le le pays, blocs qui ne se ramènent pas aux classes sociales, mais prennent en compte les imaginaires et projets politiques. La limite de cette présentation est qu'elle survalorise la dimension de la radicalité, qui caractérise le quatrième bloc (les trois premiers étant les soutiens du régime "malgré tout" (qui vont bien au-delà de l'appareil sécuritaire en cas d'agression extérieure), les partisans de l'intervention extérieure pour faire tomber le régime "malgré tout" (en raison de l'impuissance pratique de l'opposition à le faire tomber), les adversaires de l'intervention extérieure centrés sur la transition pacifique, les droits humains et l'Etat de droit.)
Or, ce faisant, l'auteur de cette analyse insiste sur la nécessité, au sein-même de ce 4e "peuple" radical, de rompre avec le camp de ceux qui s'opposent à la guerre en cours au nom de "l'axe de la résistance antisioniste et anti-impérialiste" mais refusent la nécessité d'une révolution politique contre le régime.
Mais il n'en tire apparemment pas les conclusions politiques : la nécessité pour ce camp radical de s'allier avec les partisans de la transition pacifique, des droits humains et de l'Etat de droit, voire avec les partisans de l'intervention extérieure "malgré tout", motivés avant tout par la chute du régime et leur désespoir politique présent.
Le combat principal étant bien identifié (la chute du régime, voulue par la grande majorité des Iranien-nes), la tâche n'est-elle pas de fournir une perspective commune à tous ceux-celles qui veulent aller dans ce sens ?
Que, dans cette perspective, la radicalité ne trouve pas pleinement son compte et doive composer avec de simples partisans d'une "démocratie libérale" est-il plus important que l'impuissance commune de toutes ces forces dispersées ?
Nous sommes là au coeur de la problématique : l'expérience (très limitée historiquement je le concède) du Larzac nous montre que dans la lutte commune, les idées radicales progressent et peuvent amener à des réalisations concrètes inédites (en l'occurrence la gestion collective, unique en France ou presque, d'une partie des terres agricoles, par exemple).
De la même façon, à Notre Dame des Landes, matrice des Soulèvements de la Terre, une partie des squatters de la Zad ont été régularisés après l'abandon du projet : une réalité insuffisamment soulignée et évaluée.
Je reviens pour finir sur le témoignage de Giusti Zuccato. Il montre bien la dimension existentielle de la radicalité des jeunes "autonomes" dont il a fait partie, et trace, comme l'avait fait avant lui Alessandro Stella, une claire ligne de délimitation entre la violence qu'ils assumaient et celle des partisans avant-gardistes de la lutte armée (ceux qui avaient rejoint les BR ou Prima Linea). En ce qui le concerne, exilé en France en 1981 après un hold up contre une banque pour "autofinancer" les projets de son groupe local, il a construit une nouvelle existence pacifique axée sur son travail de libraire et d'éditeur. Ce témoignage illustre à sa façon le message que j'essaie de faire passer : les réalisations concrètes comptent davantage que les discours, et c'est dans ces réalisations que se construisent les vraies convergences politiques.
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