Violence accoucheuse de l'Histoire : la fin d'un mythe ?
Toutes celles et ceux qui ont été biberonné-es à la culture marxiste ont en tête cette célèbre métaphore d'Engels.
Critiquée par Frantz Fanon pour sa naïveté, cette métaphore pose aussi la question, puissamment traitée par Maurizio Bettini à propos de la métaphore des "racines", de la pertinence d'un raisonnement métaphorique. De quoi s'agit-il ? De faire comprendre du méconnu ou de l'inconnu à partir du déjà connu en pratiquant une forme de comparaison.
Le choix du premier terme de la comparaison est donc à interroger. Un accouchement implique la naissance d'un bébé destiné à devenir un adulte et la continuité des générations à travers cela. Comme si l'Histoire, assimilée à la continuité des générations, ne donnait de nouvelles générations qu'à travers la violence, assimilée à un accouchement. On comprend bien que cet accouchement est assimilé par Engels à une révolution violente, et nécessairement violente. Ses successeurs, notamment bolchéviks, ont systématisé cette nécessité et fait des adeptes d'une révolution non-violente de dangereux naïfs, voire des traîtres à traiter comme tels.
Il est vrai qu'une conception dogmatique de la non-violence peut amener à des aberrations politiques, cautionnant des dictatures. Il est tout aussi vrai que la sacralisation de la violence fait l'impasse sur ses effets négatifs, dont le destin de la plupart des révolutions violentes est pourtant la triste illustration.
En ce moment-même, le déclenchement de la guerre américano-israélienne contre le régime iranien est une nouvelle occasion de se poser ces questions cruciales.
Dictatures et guerres de libération
Hors de question de défendre le régime en place à Téhéran, rejeté par une claire majorité du peuple iranien. La question posée est celle de la meilleure façon de sortir d'un tel régime dictatorial.
Nous avons quelques précédents historiques pour y réfléchir. La sortie du nazisme et du fascisme et de la dictature militaire en Allemagne, en Italie et au Japon s'est opérée à travers une guerre extérieure et des opérations militaires aujourd'hui sujettes à interrogation (le bombardement systématique des villes et l'usage de la bombe atomique étaient-ils indispensables ?), mais il a débouché, dans les trois cas, sur la construction d'une démocratie, certes imparfaite, mais néanmoins incomparable avec les régimes précédents, et en tout cas supérieure, en terme de libertés et de bien-être pour les trois peuples concernés.
Par contre, les cas plus récents de l'Irak de Saddam Hussein (2003), de la Libye de Khadafi (2011), et de la Syrie de Bachar Al-Assad (2024) sont moins concluants, sans parler de l'Afghanistan des Talibans (2001).
C'est donc à partir de ces exemples-là qu'il nous faut apprécier l'intervention en cours en Iran. Il y a fort à parier que, en l'absence d'une opposition structurée et du fait de l'intervention étrangère, la situation en Iran ne puisse déboucher sur une transition démocratique réussie.
Déjà en 1792, Robespierre disait avec raison, face aux Girondins partisans de l'entrée en guerre de la France contre les "tyrannies" des monarchies européennes : "Personne n'aime les missionnaires armés".
Sortir d'une dictature n'est pas facile : cela suppose une forte mobilisation de la société civile, une pression externe et une division de la caste au pouvoir dont les effets conjugués doivent converger à un moment imprévisible. Forcer le cours des événements n'est pas la meilleure façon d'y concourir.
Il est donc nécessaire et juste de dénoncer l'intervention israélo-américaine, issue de deux régimes loin d'être exemplaires en matière de démocratie, de respect des droits humains et de l'Etat de droit.
Notre solidarité doit s'exercer en direction de la société civile iranienne à travers les ONG et les prises de position de notre gouvernement à l'ONU.