Stéphanie LAMY La terreur masculiniste
J'avais beaucoup apprécié un ouvrage précédent de cette autrice sur les méfaits du "débat" par réseaux sociaux interposés.
Ici, elle s'attaque à la violence du réseau organisé en ligne des différents masculinismes et à son invisibilité médiatique et sa (relative) impunité pénale.
Sur fond de patriarcat encore vivace dans la médiasphère et les institutions, cette violence est diluée dans les faits divers ou euphémisée en dérives marginales et/ou non dangereuses.
Son objet est donc à la fois de rendre visible cette violence, et d'en analyser les sources, les canaux et les modes d'expression.
Ce travail, très documenté, a les défauts de ses qualités : très sourcé, il vire par moment au catalogue exhaustif et pèche par une absence de hiérarchisation qui finit par noyer le lecteur impatient ou pressé.
Il y a donc un vrai travail de lecture à opérer pour dépasser ce petit défaut.
Si la structure de l'ouvrage répond bien à ses deux objectifs (rendre visible cette violence et en analyser les différents canaux ), le premier est traité de façon trop analytique avec 40 pages consacrées à des définitions et un angle d'approche de la violence masculiniste uniquement centré sur la notion de terrorisme et sa non-application par les autorités responsables et les médias au cas des violences sexistes. Quant au second, il tourne, comme je l'ai dit plus haut, au catalogue, en plus de 60 pages, sans dégager suffisamment les liens unissant les différents réseaux et leur capacité de nuisance pour en apprécier la force.
Néanmoins, cet ouvrage manquait et il comble un vide de façon appréciable.
Sexisme, misogynie, antiféminisme, masculinisme
En quelques pages liminaires, l'autrice nous rappelle la distinction à opérer entre les différents courants de la réaction antiféministe dont on voit enfler l'influence, notamment dans les jeunes générations.
Si la violence sexiste est profondément ancrée dans l'éducation des garçons, à partir d'une définition implicite des rôles et comportements genrés, ainsi que le montre une récente enquête sur les violences sexuelles au collège https://theconversation.com/violences-sexuelles-au-college-ce-que-ne-disent-pas-les-chiffres-officiels-278024
, elle n'est pas pour autant toujours justifiée par une haine systématique et assumée des femmes (misogynie), ni par une idéologie construite contre et de façon symétrique au féminisme (masculinisme). Cette idéologie masculiniste est elle-même une construction récente et basée sur un "réveil" de la conscience de genre masculine qui se traduit par des organisations collectives d'hommes sur le modèle des organisations de femmes féministes pour combattre celles-ci et défendre les intérêts collectifs des hommes. Elle prend différentes formes et connaît différents courants.
La particularité du moment actuel est que la relance de la lutte féministe, notamment post-me-too (2017), a suscité une réaction antiféministe de plus en plus violente, dont les courants masculinistes ont fourni les justifications idéologiques, mais aussi les vecteurs d'organisation et de pression médiatique à travers les réseaux sociaux.
La terreur masculiniste : un concept pertinent ?
L'autrice développe cette idée que la "lutte contre le terrorisme", en se centrant uniquement sur certains acteurs (les djihadistes violents), en a occulté d'autres, et particulièrement les terroristes masculinistes, assimilés parfois aux "suprémacistes blancs antimusulmans" avec une survalorisation de ce dernier aspect qui a fait passer sous les radars leurs motivations masculinistes et misogynes. Ceci tout en rejetant les purs misogynes dans la catégorie des "faits divers", voire des "crimes passionnels", heureusement requalifiés depuis peu en "féminicides", ce qui a scindé la perception de la terreur masculiniste en empêchant d'en saisir le caractère global et unitaire.
Or, si l'on se tourne du côté des victimes, on voit bien qu'il y a une continuité entre les comportements sexistes du quotidien et la violence déchaînée des actes meurtriers. Et cette continuité passe par les discours de haine rationalisés des idéologues masculinistes.
Il n'est pas anodin par ailleurs que la quasi-totalité de la violence recensée ait pour auteurs des hommes, et que cela se traduise au final dans les statistiques pénales malgré tout. La désinhibition à l'usage de la violence est bien un produit de l'éducation masculine traditionnelle (et pas du système hormonal masculin, comme le voudrait certains idéologues masculinistes).
La mise en crise du système patriarcal par l'essor du féminisme produit une réaction qui utilise assez spontanément la violence de ce fait.
Donc, parler de terreur masculiniste, à savoir l'usage d'une tactique d'intimidation dans le but de remporter des victoires dans une guerre, ne me semble pas abusif. La particularité étant ici que cette "guerre" se livre dans toute la société de façon diffuse et pas toujours ouverte, ce qui en limite la perception, y compris par ses propres victimes, les femmes prises comme un groupe homogène.
Du sexisme ordinaire à la radicalisation violente
S'il y a un vécu de continuité du côté des victimes, par contre les militants masculinistes constituent une minorité qui s'est plus ou moins organisée dans le cadre de milieux à vocation activiste.
Ces milieux sont divers insiste l'autrice, et leur degré d'organisation aussi. Aussi, elle s'appuie sur différentes enquêtes sociologiques qui en ont recensé les différents courants.
"La diversité de l'offre idéologique répond aux multiples situations où des hommes se sentiraient lésés dans leurs privilèges. Ce sont des croyances qui permettent de structurer la haine, irrationnelle, des femmes en idéologies politiques prêt-à-penser." (p 68)
Par ailleurs, "l'idéologie ne peut susciter le passage à l'acte que si les techniques de persuasion mises en oeuvre pour (la) propager (...) alimentent des émotions négatives (indignation, hostilité, haine), à l'encontre d'un groupe jugé responsable." (p 69)
Ainsi, en partant d'une situation où le privilège mâle d'un individu est mis à mal, on passe à la construction d'un grief collectif contre les femmes ou les féministes, ou la société "féminisée" à partir d'une fausse rationalisation, généralement fondée sur des faits mensongers ou mésinterprétés.
Ce grief, martelé comme une injustice "structurelle", justifie in fine le passage à l'action violente.
Mais auparavant bien d'autres moyens sont mis en oeuvre, notamment des actions juridiques abusives visant à renverser la charge de la preuve en cas de violences misogynes ou contre les enfants. C'est le cas des actions menées au nom du "syndrome du faux souvenir," visant à remettre en cause des plaintes pour agression sexuelle. C'est le non-débouché positif de telles actions qui nourrit la radicalisation violente. En effet, la théoricienne de bonne foi de ce syndrome du faux souvenir a témoigné en faveur de prédateurs sexuels reconnus coupables par ailleurs du fait de la multiplicité et du recoupement des témoignages par des preuves, tels que Harvey Weinstein ou Ghislaine Maxwell (complice et rabatteuse de Jeffrey Epstein), ce qui a coupé court à ce type d'offensive niant la réalité des violences sexistes (p 75).
Les différentes mouvances masculinistes et leurs actions
L'autrice s'essaie à une typologie des différents courants en insistant sur leur porosité et leur recomposition permanente. C'est toujours bien sourcé et intéressant, notamment quant aux discours et arguments mis en avant.
Par ailleurs, elle ne revient pas de façon systématique sur les effets violents de leur action qui ne sont évoqués qu'au passage. Elle avait mis en avant dans son introduction les attentats les plus meurtriers de ces mouvances en mettant en évidence la polarisation médiatique sur les plus spectaculaires (les fusillades de masse de la mouvance "incel").
Ce qui est surtout à retenir est la continuité entre les propos haineux et les passages à l'acte violents. Donc l'importance de pointer ces propos et les dénoncer aussi souvent que possible pour stopper cet engrenage de la violence.
Notre mobilisation collective contre cette réaction antiféministe passe par la promotion du féminisme partout et toujours. Et le refus de la peur que cette réaction voudrait instiller.
Un fait divers récent illustre la pertinence de ce livre, il a donné lieu à une pétition à l'initiative de Stéphanie LAMY :
https://www.change.org/p/affaire-c%C3%A9dric-prizzon-nous-exigeons-la-saisine-du-pnat-terrorismemasculiniste
Malheureusement, des Gribouilles de Matignon ont compromis la démarche :
https://www.lemonde.fr/societe/article/2026/04/03/affaire-cedric-p-le-parquet-national-antiterroriste-ne-se-saisit-pas-du-double-feminicide-et-rappelle-son-independance_6676344_3224.html
Par ailleurs, la pétition n'a recueilli qu'un nombre très insuffisant de signatures, malgré son argumentation pour moi irréprochable.
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