Sabine DULLIN Réflexions sur le despotisme impérial russe-Mikhaïl CHICHKINE La Paix ou la Guerre

Publié le par Henri LOURDOU

Sabine DULLIN Réflexions sur le despotisme impérial russe-Mikhaïl CHICHKINE La Paix ou la Guerre
Sabine DULLIN Réflexions sur le despotisme impérial russe-Mikhaïl CHICHKINE La Paix ou la Guerre
Sabine DULLIN
Réflexions sur le despotisme impérial de la Russie
Payot, octobre 2025, 272 p.
Mikhaïl CHICHKINE
La Paix ou la Guerre
Réflexions sur le "monde russe"

Traduit de l'allemand par Odile Demange

Libretto, octobre 2025
(réédition de 2023, d'un ouvrage écrit en 2019, avec une préface et une postface inédites), 256 p.


 

Le poutinisme, stade suprême du colonialisme russe ?


 

Voici deux ouvrages qui se complètent, tout en développant la même thèse : celle d'une continuité de l'Histoire russe autour d'un despotisme impérial, insuffisamment contrariée jusqu'ici par une ouverture aux valeurs universelles des droits humains.

Je dois dire que le plus éclairant des deux pour moi n'a pas été celui de l'historienne de métier, malgré l'abondante documentation dont elle accompagne son propos, mais celui de l'écrivain émigré.

Celui-ci en effet établit bien la filiation historique entre le "despotisme impérial" diagnostiqué par Sabine Dullin et un épisode de l'Histoire russe dont j'avais déjà entrevu l'importance en lisant Hélène Carrère d'Encausse ("Le malheur russe" , 1988), celui de la domination mongole entre le 13e et le 16e siècles. Sa pratique systématique de la violence et sa conception patrimoniale de l'Etat s'impriment fortement à toute la postérité impériale de la Russie. Telle est bien la matrice du despotisme impérial russe.

Chichkine a des mots très forts et très clairs pour en décrire le contenu. Et il récuse au passage tous les clichés sur les "mystères de l'âme russe" d'observateurs occidentaux superficiels.

"Les Russes ne sont ni énigmatiques, ni mystérieux. Il n'existe sur la planète aucun peuple "énigmatique et mystérieux". Il n'existe qu'une connaissance insuffisante." (p 32)

Et cette connaissance insuffisante est d'abord celle de la période soviétique où la réalité des choses a été recouverte d'une idéologie mensongère, au point de rendre invisible un Empire proclamant sur tous les tons son "anti-impérialisme".

Il y a eu de fait un retournement complet des intentions proclamées des bolchéviks par la pratique-même de la guerre civile : la soi-disant "révolution sociale" a recouvert de fait une reconquête impériale des peuples opprimés de l'ex-Empire tsariste à peine émancipés de son joug.

Ainsi, l'URSS, soi-disant fédération librement constituée, est-elle devenue une entreprise grand-russienne de colonisation renforcée des peuples "périphériques". Au nom de la "modernisation" et du "développement des forces productives" c'est bien la culture russe qui a été imposée à ces peuples.

Inversement, le peuple russe, assujetti à un Etat tout-puissant, n'a pas profité pleinement lui-même de cette colonisation : les pionniers venus apporter la modernité et le socialisme étaient eux-mêmes soumis à l'arbitraire et à la répression du Parti-Etat et de son chef tout-puissant...héritier direct de la culture mongolo-tsariste.

De quoi est faite cette culture ? On peut le voir de façon très claire à travers le régime établi par Poutine : toute-puissance et violence illimitée de l'Etat, culture de la guerre permanente et de la vocation messianique du peuple russe (la "troisième Rome") opposé à l'Occident décadent et hostile.

Les seuls éléments de rupture avec cette culture ont été l'abolition en 1762 du servage des nobles par Pierre III, qui les autorisait à voyager et permit l'essor d'une intelligentsia occidentalisée, puis en 1861 l'abolition du servage des paysans qui permit l'essor d'une paysannerie indépendante. Ces deux classes cultivant l'indépendance personnelle et la liberté de pensée furent liquidées par la révolution, la guerre civile, la dictature et la collectivisation entre 1917 et 1930.

Ainsi le peuple redevint l'esclave de l'Etat, et la pratique du mensonge la seule façon de survivre sans risque.

Quand une nouvelle classe moyenne émergea au sortir des années de chaos 1990, elle finit à son tour par émigrer ou rentrer dans le silence sous les coups de l'Etat poutinien.

Par contre, les peuples opprimés conquirent en majorité leur indépendance : baltes, peuples d'Asie centrale et du Caucase, et ...Ukraine.

Mais cet outrage à la "destinée manifeste" du peuple russe devait être réparé. Et c'est ce qu'a commencé Poutine en Tchétchénie dès 1999, puis en Géorgie en 2008, et en Ukraine en 2014.

L'agression à grande échelle de 2022 s'inscrit dans cette dynamique de conquête mais aussi d'autodestruction (accélération de l'émigration des élites).

La résistance imprévue du peuple ukrainien, la préparation à l'agression des peuples baltes et moldave constituent le gage d'un échec programmé de l'impérialisme russe. Mais l'atonie de la société civile russe présage d'un chaos en cas d'effondrement du régime. Ce que nous voyons présentement en Syrie, après l'effondrement du régime de Bachar Al-Assad, pourrait se reproduire en Russie en cas d'effondrement d'un régime autrement plus porteur de dangers en raison de l'armement atomique dont il dispose. Et d'ailleurs Chichkine parie dans sa postface de 2023 pour un "poutinisme sans Poutine" plutôt qu'un effondrement total. Et il place plutôt ses espoirs dans une Europe qui s'éveille à peine au danger à ses frontières...

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