Olivier MANNONI Coulée brune

Publié le par Henri LOURDOU

Olivier MANNONI Coulée brune
Olivier MANNONI
Coulée brune
Comment le fascisme inonde notre langue
Editions Héloïse d'Ormesson, octobre 2024, 188 p.


 

J'ai tant tardé à rendre compte de cette lecture que j'ai dû relire le livre. Cela n'a pas été inutile, car son intérêt m'est mieux apparu.

Quel est-il ? C'est celui d'avoir documenté l'évolution de la parole politique en France depuis vingt ans, en se focalisant sur certains événements marquants.

Il note les tournants qu'ont constitué le référendum de 2005 sur le Traité Constitutionnel Européen et l'élection de 2007 de Nicolas Sarkozy à la présidence de la République.

Dans ces deux occurrences on voit l'apparition de phénomènes nouveaux.

En 2005, le rôle de l'Internet dans la campagne avec le double effet d'une promesse "d'horizontalité" dans la communication et d'un essor considérable de la circulation des fausses informations et arguments biaisés. J'ai personnellement alors découvert la difficulté à rétablir les vrais informations et à redresser ces arguments : l'erreur sur Internet va à la vitesse de la lumière et la vérité à celle de l'effort intellectuel du lecteur, c'est devenu aujourd'hui une évidence reconnue.

En 2007 la pratique de la "triangulation" et du langage de la rue le plus cru par le candidat vainqueur a jeté le trouble sur la cohérence entre discours et pratique politique et dévalorisé la parole politique.

Depuis lors, paradoxalement, alors que les politiques multiplient les efforts de rapprochement avec les électeurs, la distance avec eux s'accroît et leur crédibilité s'effondre.

Olivier Mannoni valorise rétrospectivement la hauteur de langage et de vue de De Gaulle et de Mitterrand (il aurait pu rajouter Jospin, dont la disparition récente a provoqué un frisson général de nostalgie, ou même Rocard). Cela me semble peu pertinent : leur sincérité est aussi douteuse que celle de leurs successeurs démonétisés. Que l'on pense à l'Algérie ou au destin du Programme commun...

Qu'est-ce donc qui a démonétisé ceux-ci ? Mannoni suggère que c'est l'absence de choix clairs et cohérents. Et en effet, de Sarkozy à Macron en passant par Hollande, c'est le flou et l'incohérence qui dominent avec une pratique systématique de la navigation à vue et des effets d'annonce non suivis de réalisations visibles et reconnues.

Cette absence de vision et de projet est remplacée par l'usage incontinent d'un discours creux et ambigu qui prétend marier l'eau et le feu, au mépris de toute évidence. Les priorités défilent au gré des sondages, avant d'être abandonnées au gré des sondages suivants...

Ainsi deux phénomènes vont se conjuguer dans la crise emblématique du premier mandat de Macron, celle des Gilets Jaunes.

Essor de la post-vérité et dévalorisation de la parole politique

On a un peu trop oublié les propos délirants qu'a générés cet épisode, tant la répression disproportionnée exercée contre les manifestants a finalement polarisé nos mémoires.

MANNONI nous les rappelle de façon pertinente, qu'ils aient été tenus par certains "leaders" (d'un mouvement qui pourtant récusait cette notion) comme Eric Drouet, Christophe Chalençon et Maxime Nicolle, certains idéologues (comme le sempiternel Etienne Chouard, déjà rencontré lors du référendum de 2005 où il a émergé de la blogosphère), ou certains politiques comme Marine Le Pen et JL Mélenchon (pp 54-74). De cette émulation dans le délire, c'est l'extrême-droite du RN qui va sortir vainqueuse aux élections européennes qui suivent, en juin 2019.

Ainsi, sur fond de complotisme à connotation antisémite, la recherche du bouc émissaire va massivement se porter sur la figure de l'étranger et des institutions supranationales avec une dévalorisation du Droit au profit de la Force, une apologie à peine dissimulée de la violence et un retour en force du masculinisme. Ceux-ci l'emportent de loin sur la radicalisation opposée dans le sens d'un anticapitalisme à visée progressiste.

De cet épisode certains ne tirent aucune leçon, comme on le verra au moment du Covid à peine un an après.

La période Covid : renforcement du complotisme et de la post-vérité

Les atermoiements et la maladresse du gouvernement ont eu des excuses tient à rappeler Mannoni, et j'abonde dans son sens : face à une situation inédite, il n'était absolument pas évident de trouver les bonnes réponses du premier coup. Néanmoins, on peut remarquer que Macron réitère ici les mêmes comportements que d'habitude : dramatisation et (fausse) assurance hautaine dans sa communication. Sa parole est plus que jamais dévalorisée et suscite indifférence ou incrédulité. D'autant que, comme d'habitude aussi, elle est versatile et opportuniste. N'a-t-il pas, par exemple, rendu visite au faussaire Raoult, lui accordant ainsi un crédit que ses pairs lui ont tous unanimement refusé ?

Mais cela n'était pas une raison pour défiler avec les complotistes et les antisémites, accréditant ainsi leurs délires, comme l'ont fait certains opposants au "pass sanitaire".

Encore une fois, les Gribouilles de LFI ont alimenté le moulin de l'extrême-droite en croyant s'opposer à Macron.

Les ressorts sont pourtant les mêmes que dans le mouvement des GJ finissant : complotisme, antimondialisme et donc antisémitisme et nationalisme xénophobe et autoritaire. Un certain Florian Philippot (ex-dauphin ostracisé de Marine Le Pen) s'y taille un beau succès dans les réseaux sociaux (Twitter-X et Youtube), dont le bénéfice politique va encore fois se porter sur son ex-patronne et son nouveau dauphin Jordan Bardella qui travaille à policer le message et construire des ponts vers la Droite respectable. (pp 77-116)

De nouveaux logiciels politiques ? Le temps de la confusion

Le langage de l'indignation remplace de plus en plus celui du raisonnement, l'argument ad hominem remplace l'argument tout court et tout cela à une vitesse qui s'accélère et raccourcit à la fois les messages et les temps de réaction.

Rien d'étonnant dès lors que la confusion et l'incohérence s'installent en maîtres. Une atmosphère qui convient parfaitement au fascisme de toujours. Et ce d'autant plus que s'y ajoute la violence verbale, à laquelle certains pensent utile de contribuer...

Conflictualité et appel à l'autorité

Cette atmosphère de conflictualité permanente encourage la violence réelle, alors même que nos concitoyens la récusent de plus en plus.

Un sentiment d'insécurité s'accroît de ce fait, et donne apparemment raison aux partisans des mesures sécuritaires et liberticides.

Ainsi la boucle est bouclée : les pompiers pyromanes viennent à notre secours et sont accueillis en sauveurs. Et cela alors même que leur programme politique est porteur d'insécurité et de violence.

Reprendre pied

Reprendre pied dans un langage fondé sur la raison et la science est plus que jamais vital. Cela suppose de rompre avec la culture du conflit perpétuel et de la dramatisation outrancière. D'accepter la complexité, la négociation, la nuance et le compromis. De valoriser l'Etat de droit et de réinvestir nos institutions.


 

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