Diane RICHARD Lutter sans se trahir
Encore un de ces livres nécessaires que je dévore aussitôt acheté. Diane RICHARD, jeune militante féministe de la vague post-mee to, nourrie à l'intersectionnalité des luttes, s'est heurtée de plein fouet aux dérives identitaires et militaristes que je dénonce dans ce blog et dans mon action militante.
Elle en fait ici le récit circonstancié à la première personne. Tout cela est assez glaçant et pourrait décourager.
Nous assistons en effet, sous prétexte de soutien aux Palestiniens, à une grave instrumentalisation du féminisme par des antisémites et des pseudo-radicaux qui favorisent la banalisation de l'extrême-droite par leurs outrances.
Nous sommes de moins en moins nombreux à tenir sur le conflit israélo-palestinien le discours équilibré qui est le seul chemin vers une paix juste et durable. Que, sur le terrain, les extrémistes des deux bords aient conquis peu à peu la majorité de leur camp respectif ne saurait ni ne devrait nous réduire au silence. Les massacres en cours devraient au contraire nous inciter à développer les raisons et les voies d'une sortie négociée du conflit. Si la situation de la Palestine est bel et bien coloniale, les Israéliens juifs, qui représentent aujourd'hui près de 50% de la population, n'ont pas d'autre patrie qu'Israël. Toute solution devra le prendre en compte. L'instrumentalisation de la Shoah par l'Etat et le gouvernement s'appuie par ailleurs sur le traumatisme historique de siècles de persécutions, dont la mémoire demeure à vif, y compris dans la Diaspora. Tout cela milite pour la recherche de solutions de compromis sur l'avenir du territoire et de ses habitants, basé sur une stricte égalité des droits.
Or, les radicalisations ont accompli leur travail mortifère. Et cela a commencé, Diane RICHARD le montre bien, par le déni concernant les viols du 7 octobre 2023. Comme si soutenir les uns devait passer par le passage sous silence des crimes des autres.
Il y a un positionnement inacceptable qui est de "se mettre à la place des autres", non pas dans une démarche d'empathie et de compréhension mais d'appropriation abusive d'un point de vue manichéen. Diane RICHARD l'exprime très bien de la façon suivante : "Les personnes qui vivent sous les bombes ou avec la peur constante d'être tuées, bien sûr qu'elles choisissent un camp. Mais nous, dont les vies ne sont pas directement bouleversées, nous avons la responsabilité de ne pas attiser la haine et de faire ce qui est en notre pouvoir pour que tout le monde puisse vivre en sécurité." (p 146)
Ce décentrement nécessaire ne relève ni de l'indifférence, ni du surplomb, mais de la solidarité humaine universelle envers toutes les victimes. Et cela dépasse la nécessaire prise de parti sur les responsabilités dans l'origine et l'évolution des conflits.
Tout autre positionnement amène à pratiquer le double standard dans l'analyse des situations et à favoriser les logiques exterminatrices.
La véritable intersectionnalité est dans le refus du double standard et pas, encore une fois, dans la logique du "combat principal" auquel tous les autres seraient subordonnés et conditionnés.
Tenir cette ligne de crête, par ces temps de shitstorms numériques n'a pas été facile pour Diane RICHARD, qui y a perdu de nombreuses amitiés militantes.
Le plus atterrant dans son récit est de voir jouer à plein des mécanismes d'intimidation créant une atmosphère de peur dans des réseaux militants, notamment féministes, pourtant soumis à d'autres intimidations plus dangereuses, et ceci dans une logique binaire d'affrontement de plus en plus radical et coupé des vrais enjeux.
Nous devrons sans doute, comme à l'époque du stalinisme triomphant, lutter sur deux fronts en même temps, avec des tentatives constantes d'instrumentalisation de nos positionnements des deux côtés, comme l'a malheureusement expérimenté Diane RICHARD avec les tristes épisodes qu'elle raconte.
Il convient dans le moment présent d'être particulièrement attentifs à la résurgence de l'antisémitisme, pour éviter la récupération du combat antiraciste par une extrême-droite dédiabolisée. En effet, et Diane RICHARD le montre très bien, la non-prise en compte par les principales organisations féministes de la dimension antisémite de certains événements a favorisé leur utilisation par une extrême-droite crédibilisée par l'absence d'une bonne partie de la gauche sur ce terrain, qui était pourtant historiquement le sien. Cela a de plus entraîné la démobilisation de nombreuses féministes.
De tels abandons ont accompagné la prise en mains de l'agenda féministe par des groupes étrangers à ce combat au nom de la lutte contre le colonialisme. L'antisionisme étant devenu le laisser -passer de toute manifestation, dans sa version la plus radicale et parfois ambigüe, le combat féministe est devenu un champ clos d'affrontements sur d'autres enjeux que le sien. C'est ainsi que la participation aux manifestations féministes parisiennes du 8 mars et du 25 novembre a été divisée par huit en trois ans, avec une présence de plus en plus masculine.
Diane RICHARD réitère, malgré ces errements, son engagement dans un féminisme réellement intersectionnel prenant en compte l'ensemble des oppressions et discriminations à égalité. Elle plaide pour l'espérance lucide, têtue et indocile, contre la résignation.
Nous la soutenons dans ce juste combat. Car reconstruire une gauche rassemblée suppose de dépasser les récents affrontements dont la Palestine n'a été que le prétexte. En exacerbant les allusions et tropes antisémites, certains ont à la fois contribué à la dédiabolisation et à la progression de l'extrême-droite et à la fracture de deux gauches qu'ils veulent irréconciliables. Nous devons refuser de les suivre dans cette logique destructive.
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