Dérives identitaires et militaristes

Publié le par Henri LOURDOU

Dérives identitaires et militaristes
Dérives identitaires et militaristes
Combat principal, idéologie de l'ennemi, mimétisme et émancipation.


 

L'idée de cette mise au point m'est venue après la lecture de l'article de "l'Opinion" sur la stratégie secrète des dirigeants LFI pour casser le parti des Écologistes, et celle de l'interview de la militante féministe Diane Richard dans "Le Monde des Livres" du 6-3-26 à propos de son livre "Lutter sans se trahir" (Stock), que je me suis promis de lire.

Mais elle avait aussi préparée par toutes mes lectures précédentes concernant les dérives identitaires et la question de la violence. Je vais donc tenter d'enfoncer une fois de plus le même clou, avec le sentiment, hélas peu encourageant, de m'attaquer à un mur de déni de plus en plus compact et difficile à pénétrer.


 

Intersectionnalité des luttes et combat principal


 

On avait le sentiment depuis quelques années que l'idée d'intersectionnalité progressait dans les milieux attachés à l'émancipation contre toutes les formes d'oppression et d'exploitation.

Cette idée implique que toutes les formes d'oppression se valent et doivent être traitées concurremment sans en privilégier une au détriment des autres.

Mais on voit hélas resurgir l'idée d'un "combat principal" qu'il faudrait privilégier, ce qui implique de lui subordonner, voire de faire abandonner certaines causes, considérées de fait comme secondaires ou négligeables.

C'est ce que fait apparaître la formule choc des partisans crypto-Insoumis de la soi-disant "écologie de rupture" : "L'écologie sans la lutte des classes, c'est du jardinage".

D'où il découlerait, si les mots ont bien le sens que chacun leur prête, que "le jardinage" serait une activité insignifiante et donc négligeable. Par contre, "la lutte des classes" aurait un caractère central et donc à privilégier.

Rien n'est plus contestable que cette affirmation hautement révélatrice d'un état d'esprit contraire à l'idée d'intersectionnalité des luttes.

Cette façon de mettre en avant un "combat principal" apparaît également dans le propos critique de Diane Richard mettant en évidence la grave dérive d'une partie du mouvement féministe à propos du passage sous silence des viols de guerre commis en Israël le 7 octobre 2023, au nom du caractère "principal" de la lutte anticoloniale contre l'occupation israélienne.

Ici aussi disparaît de fait l'idée d'intersectionnalité des luttes.

Et ceci avec de graves conséquences que l'on va voir.

Dépassement démocratique des divergences et idéologie de l'ennemi

Cette première dérive conduit tout d'abord à favoriser un tropisme identitaire survalorisant le groupe porteur du "combat principal" comme porteur de la vérité des luttes et de l'Histoire : peuple ou "race" colonisées, classe ouvrière ou ses avatars.

Et de là à ériger en ennemi toute force ou expression qui s'opposerait à leurs combats. Cette "idéologie de l'ennemi" repose également sur une vision purement guerrière et militarisée de la lutte : l'ennemi principal étant lui-même militarisé et sans état d'âme, il convient donc de se défaire de tout "sentimentalisme petit-bourgeois" et autre "idéologie de Bisounours" qui ne peuvent conduire qu'à la défaite. Il faut donc "s'armer du désir de s'armer", ce qui prépare à la dérive suivante.

Mais dans l'immédiat, le premier effet de cette façon de penser est de favoriser une forme de paranoïa et de sectarisme : toute critique est perçue comme une agression, toute remise en cause comme une coupable concession à l'ennemi. "Qui n'est pas avec nous est contre nous".

Ce qui empêche tout débat et tout dépassement des divergences.

Mimétisme et émancipation

De ce qui précède découle la constitution de groupes d'autodéfense dont le rôle contestable s'est exercé à plusieurs reprises, la dernière lors du tabassage à mort de Quentin Deranque le 13 février dernier.

Cela découle d'une forme de mimétisme sur des groupes militarisés et violents dans les modalités d'action de ces groupes .

Ainsi rien ne peut justifier les violences lors de la manifestation féministe du 8 mars 2024 autour du groupe "Nous vivrons" décidé à affirmer sa solidarité avec les victimes des viols du 7 octobre 2023.

Raconté par Diane Richard ainsi, ce qui résume tout ce que je viens d'écrire : "Je pense notamment à la manif du 8 mars 2024, la plus traumatisante. Au début, ça s'était bien passé, mais un bloc que je n'identifiais pas trop, des antifas et le groupe Urgence Palestine – vraiment beaucoup d'hommes - , s'est rapproché de Nous vivrons, collectif de femmes dénonçant le silence des féministes sur les viols du 7-Octobre. Il a commencé à jeter des bouteilles sur elles. C'était violent." ("le Monde des Livres", 6-3-26).

Et en voici le récit par "le Monde" :

Tensions à Paris autour du conflit au Proche-Orient

Dans le cortège parisien figuraient aussi des militantes de l’association Nous vivrons, créée après l’attaque du Hamas en Israël le 7 octobre pour dénoncer les violences sexuelles commises par les commandos de l’organisation islamiste. Ces militantes, encadrées par des hommes masqués, étaient nombreuses à porter un jogging maculé de faux sang « en référence à Naama Levy, une des premières femmes que l’on a vues sur les images de l’attaque » du 7 octobre, selon Julie Arfi, membre de l’association.

A leurs slogans « Libérez les otages » ont répondu ceux de « Palestine vaincra », lancés par d’autres manifestants. Des invectives ont été échangées entre les deux groupes, elles ont brièvement dégénéré en bousculades et échanges de coups de poing entre membres du service d’ordre pro-Israël et militants propalestiniens. Selon la préfecture de police, « 300 militants propalestiniens se sont opposés à 200 membres du service d’ordre du SPCJ [Service de protection de la communauté juive], sans occasionner de blessés »« Le préfet de police a demandé aux forces de l’ordre d’intervenir pour mettre un terme à cet affrontement » et la manifestation « s’est dispersée dans le calme à 20 heures ».

https://www.lemonde.fr/societe/article/2024/03/08/journee-internationale-des-droits-des-femmes-des-milliers-de-femmes-sont-descendues-dans-la-rue-en-france-pour-defendre-leurs-droits_6220943_3224.html

Ce déroulement montre bien la dérive identitaire et militariste dans laquelle les uns et les autres sont entrés.

Où se trouve dans tout cela le combat universel pour l'émancipation ? Il est complètement instrumentalisé par des groupes "d'autodéfense" virilistes qui prennent en otage, comble du paradoxe, une manifestation féministe !

Ce mimétisme des groupes de combat est incompatible avec le combat pour l'émancipation. Mais pour s'en défaire, il faut commencer par revenir à l'intersectionnalité des luttes, et abandonner l'idée du " combat principal" et "l'idéologie de l'ennemi".

Si vous y restez accroché, notre radicalité n'est pas la vôtre! Et notre rupture non plus.

Pour être informé des derniers articles, inscrivez vous :
Commenter cet article