Rule of Stone

Publié le par Henri LOURDOU

Rule of Stone
13e Rencontres du Film d'Art à Saint-Gaudens
Rule of Stone (Danae Elon, 1h26, 2024)


 

Participant pour la 6e fois à ces rencontres, avec Anne-Yes, j'ai sélectionné les mêmes coups de coeur qu'elle. https://monbiblioblog.fr/index.php/2026/02/04/les-rencontres-du-film-dart/

Sans conteste le film qui nous a le plus impressionnés. Rigoureux et ménageant bien ses effets, alliant un certain esthétisme et un propos didactique de plus en plus dérangeant, il produit un message puissant.

Le point de départ est la loi datant du mandat britannique (1918-1947) obligeant à utiliser de la pierre locale pour toute construction à Jérusalem. Cette loi, jamais abrogée, a indéniablement produit un effet esthétique certain sur la ville : de longs travellings nous montrent ces édifices blonds en pierres apparentes, taillées localement. D'où le titre du film.

Alternant images d'archives et images contemporaines et interviews de différents acteurs de la pierre (trois architectes juifs israéliens, dont un historien de l'architecture, et un tailleur de pierre palestinien), le film construit une histoire de l'urbanisme de Jérusalem, notamment depuis 1967, avec la réunification de la ville, et notamment l'occupation israélienne de la vieille ville qui était jusque-là dans le secteur Est tenu par la Jordanie depuis le cessez-le-feu de 1949.

Danae Elon, née en 1970 à Jérusalem, est une autrice multi-primée de films documentaires. Elle vit depuis quelques années à Montréal.

La construction de son film donne à entendre et à voir quatre positionnements différents sur l'évolution de Jérusalem depuis 1967.

Son premier interlocuteur, qu'elle pousse peu à peu dans ses retranchements par des questions qui finissent par le déranger, est l'auteur de grands aménagements, pour lesquels dit-il il s'est inspiré de l'architecture des village palestiniens traditionnels, en particulier le quartier Mamilla qui fait la jonction entre la ville ancienne et son extension considérable après 1967. La question de l'évolution démographique de Jérusalem est très controversée comme le montre l'article wikipédia en français consacré à cette ville https://fr.wikipedia.org/wiki/J%C3%A9rusalem

Par contraste, les propos de cet architecte sont très inclusifs : il prétend avoir voulu promouvoir une ville où les populations de toutes origines pourraient coexister harmonieusement.

Malheureusement, la suite du film nous montre le contraire. Ce discours sur l'inclusivité et le pluralisme, tenu aussi par le maire de Jérusalem (1965-93) , Teddy Kollek, travailliste proche de David Ben Gourion, recouvre en fait une vaste hypocrisie, qu'il faut bien qualifier de coloniale.

La modernisation de Jérusalem a commencé par la destruction des quartiers palestiniens traditionnels, à commencer par les maisons proches du Mur des Lamentations, dès 1967. Puis par l'interdiction de fait de toute construction nouvelle par les Palestiniens dans la vieille ville. Le témoin palestinien du film, tailleur de pierre qui avait construit sa demeure familiale dans la carrière-même où il travaillait est condamné à la démolir lui—même sous peine de devoir payer une forte amende pour sa démolition par les autorités. Ainsi les artisans de cette modernisation sont interdits d'en profiter : tous les nouveaux quartiers en pierre de Jérusalem sont construits par des ouvriers palestiniens, mais réservés à des habitants juifs. Tout cela au nom d'un ratio légal qui nous est rappelé : 70% d'habitants juifs pour 30% d'habitants arabes...un ratio qui reste un objectif à atteindre puisque les derniers recensements (2022) par le Bureau central de statistiques israélien font état de 59,4% de juifs, 37,7% de musulmans et 1,3% de chrétiens. https://fr.wikipedia.org/wiki/D%C3%A9mographie_de_J%C3%A9rusalem

Il en résulte que toute nouvelle construction est interdite aux Palestiniens. Cet objectif démographique grève tous les discours inclusifs et pluralistes d'un poids d'hypocrisie difficile à admettre. Et pourtant, jusqu'au bout, ce témoin s'enferme dans le déni. Un déni qui reste poli et de bon ton face à une intervieweuse juste taxée "d'exagération".

Le deuxième témoin est également une architecte de la même génération (dont la carrière a débuté au début des années 70) qui nous fait comprendre le climat d'enthousiasme qui a entouré la réunification de Jérusalem en 1967 et la croyance peu à peu dissipée qui a été la sienne de contribuer à construire une ville inclusive et pluraliste. Elle atteste clairement de la prise de conscience qui a été la sienne de participer à une duperie, derrière le discours modernisateur.

Le troisième témoin, plus jeune, architecte mais aussi historien de l'architecture tient un discours très lucide et critique de la colonisation qui éclaire bien tout le processus d'exclusion en cours.

Le sommet de la démonstration est la mise en parallèle d'un film publicitaire sur la rénovation de la place de la porte de Damas ventant le lieu comme un nouvel espace de rencontre et d'inclusivité, et deux films attestant de son usage actuel comme lieu de contestation de l'occupation au moment de la rupture du jeûne de Ramadan par les uns (avec des images d'intervention de la police par jets de gaz lacrymogène), et de rassemblement nationaliste juif par les autres (avec des images de drapeaux israéliens). Cruelle ironie des images...

Notre tailleur de pierre palestinien, de la même génération que les premiers intervenants, fait preuve à la fois d'un certain fatalisme face aux obligations de destruction de sa maison autoconstruite, et d'une obstination certaine à rester dans les lieux en investissant une construction existante qu'il entreprend de réhabiliter.

La touche finale du film est le constat d'un recours de plus en plus minimaliste à la pierre de Jérusalem comme pierre de parement de plus en plus fine sur le béton, coût oblige, dans une poursuite de la construction de plus en plus axée sur la colonisation...

Post Scriptum du 7-2-26 : Cet article de la newsletter quotidienne de l'ONU de ce jour illustre hélas trop bien la conclusion ci-dessus.

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