Quel antifascisme ?
Dans l'affrontement des discours qui se met en place, disparaît toute possibilité de tenir une position tierce qui consiste à défendre l'Etat de droit et la possibilité d'une vie démocratique où les positions favorables à la violence soient marginalisées au profit d'un règlement pacifique des conflits.
Or, cette position tierce me semble fortement majoritaire dans l'opinion alors qu'elle est médiatiquement marginalisée par la logique de polarisation des algorithmes des plateformes numériques qui structurent aujourd'hui le débat public.
Ainsi je dois mettre en vis-à-vis deux prises de position se réclamant toutes deux de l'antifascisme. Celle du parti des Ecologistes (communiqué de presse du groupe local 65) et celle des Soulèvements de la terre (Lettre nationale en ligne).
Le point de vue d'un groupe local des Ecologistes
Non-violents de principe, les Écologistes ne sauraient avoir la moindre complaisance envers tous ceux qui revendiquent ou justifient l'usage systématique de la violence.
Nous croyons au contraire à la force du Droit et à l'importance cruciale d'une Justice indépendante basée sur la recherche de la vérité et insensible aux pressions politiques d'où qu'elles viennent.
C'est à elle d'établir autant qu'il est possible toutes les responsabilités dans le déclenchement et le déroulement des violences qui ont abouti à la mort injustifiable de Quentin D. À Lyon.
Nous nous penchons sur la peine des parents et amis du disparu et comprenons leur émotion.
Mais nous ne saurions admettre les logiques de vengeance qui menacent la paix civile en une spirale sans fin de la violence.
C'est à la Justice d'établir les responsabilités et de prononcer les peines en toute indépendance : notre État de droit doit nous trouver rassemblés pour le défendre.
Le point de vue national des Soulèvements de la Terre
Le drame survenu à Lyon il y a une semaine a été immédiatement manipulé et la réalité des faits dissimulée dans une fable reprise éhontément par une large partie des médias et de la classe politique. Quentin Deranque n’était pas autour de l’Institut d’études politiques de Lyon par hasard, mais dans le cadre d’une stratégie violente délibérée de l’extrême droite lyonnaise. Sa présence au sein d’un groupe armé, masqué et engagé dans l'agression d'un groupe antifasciste est attestée par des vidéos initialement tronquées par TF1. On se doit de remercier ici le travail d'investigation exemplaire réalisé par un média comme Contre attaque.
Il faut le rappeler, depuis des années et notamment à Lyon, des milices d'extrême droite tentent de semer la terreur sur l’ensemble de « la gauche », attaquant des lieux, des manifestations, des débats, dans une grande impunité. Les groupes antifascistes qui se sont constitués pour contrer cette stratégie de la terreur ont participé à en limiter les effets quand les pouvoirs publics ne le faisaient pas. Rien que depuis 2022, 11 personnes ont perdu la vie et 19 autres ont été grièvement blessées, par balle ou à l'arme blanche, lors d'agressions à caractère raciste et fasciste.
Dans un tel contexte, le gouvernement et le Parti socialiste ont estimé que l'essentiel, la semaine dernière, était de s'aligner sur les éléments de langage de l'extrême droite pour tenter d'en finir avec la France insoumise. Ce degré d'opportunisme cynique est de ceux qui historiquement pavent la mise au pouvoir des fascistes.
Pour notre part, l’enjeu se situe toujours dans notre capacité collective à s’organiser pour arracher des victoires dans les luttes sociales et environnementales, et donc à organiser des débats publics, à manifester, bloquer, occuper. À vivre aussi, librement, dans nos quartiers, sur nos places, dans les cafés où l’on aime se retrouver. À se rendre au travail ou au lycée sans se faire cibler comme ce jeune lycéen d’origine syrienne qui le 19 janvier dernier à Lyon était agressé au pied de son immeuble, roué de coups, lacéré au visage, le tout sous un flot d’injures racistes.
Ce samedi 21 février, beaucoup de gens ont peur, à Lyon et partout où les fascistes font leur démonstration de force. La crainte augmente pour les personnes noires et arabes, pour les personnes avec un look « de gauche », pour les personnes queer, pour toutes celles et ceux qui savent que l’extrême droite peut les identifier comme des adversaires. La possibilité d’être dans l’espace public est une bataille concrète, à Lyon, depuis des années maintenant. Car les groupes nationalistes frappent, et frappent souvent. Rue89Lyon et d'autres l’ont largement rappelé ces derniers jours. Un salut à celles et ceux qui s’organisent pour faire face ensemble à cette peur légitime et se donnent les moyens de l’affronter.
Malheureusement, ces attaques ne vont pas s’arrêter du jour au lendemain et la route sera longue pour reprendre pied contre la fascisation. Il faut s’attendre à ce que les milices d’extrême droite durcissent leurs agressions. Il faut se préparer à ce que les forces de l’ordre leur laissent encore plus de marge d’action et à ce que les procureurs se montrent aussi partisans que leur garde des sceaux. Il faut prévoir qu'une majeure partie des médias les soutienne ou taise leurs crimes et que la répression judiciaire se déchaîne contre celles et ceux qui tenteront de se défendre. Faire ces sombres prévisions n’est pas signe de résignation, bien au contraire : nous pensons que c’est en comprenant ce qui se passe que nous pouvons y résister et contre-attaquer.
Il y a près de deux ans, nous lancions un appel à un soulèvement antifasciste. Depuis, de nombreuses actions ont eu lieu contre l’empire Bolloré et contre Stérin, des discussions publiques et au sein des comités se sont déroulées pour appréhender la montée du fascisme, et des solidarités se sont renforcées avec des collectifs décoloniaux, féministes et antifascistes. Aujourd’hui, ces rencontres dans l’action peuvent contribuer à nous tenir ensemble et à faire face avec les camarades antifascistes.
Les débats que soulèvent ces deux prises de position
La première question qu'elles posent : est-il encore possible de faire confiance à la Justice de notre pays ?
Le communiqué des Écologistes n'est pas aussi naïf que certains voudront le lire. Il émet des conditions très claires à cette confiance : ne pas céder aux pressions politiques d'où qu'elles viennent, établir la vérité des faits, et, partant, les responsabilités des uns et des autres.
Par contre celui des Soulèvements part d'une pétition de principe opposée : "il faut se préparer à ce que les procureurs se montrent aussi partisans que leur garde des sceaux". Comme si les jeux étaient déjà faits. Or le début de l'instruction de cette affaire ne le montre pas de façon aussi claire et péremptoire.
Se pose alors la deuxième question : la réalité des faits a-t-elle été "dissimulée dans une fable reprise éhontément par une large partie des médias et de la classe politique" ? Cette formulation des Soulèvements relève d'un narratif manichéen lui-même dissimulateur d'une dérangeante réalité : Quentin Deranque a bel et bien été lynché dans un épisode peu glorieux et malheureusement (ou heureusement ?) filmé. Ce fait brutal ne peut être éliminé d'un revers de main. Et il témoigne d'une adoption par des "antifascistes" des méthodes-mêmes que nous reprochons tous-tes avec raison aux fascistes.
Que cela doive être contextualisé et mis en relation avec l'atmosphère de violence créée par les groupes de l'ultradroite lyonnaise depuis des années n'élimine pas la faute ainsi commise.
Cela n'invalide pas non plus, tout au contraire, l'appel à rejeter toute forme de vengeance pour enrayer la spirale des violences et contre-violences.
Pour cela , il est indispensable de ne pas nourrir un narratif tronqué des événements de Lyon.
Au final, l'appel du maire écologiste de Lyon à interdire la marche commémorative de ce samedi appelée par les groupes de l'ultradroite va bien dans le bon sens : apaiser le débat public et laisser place à la Justice pour dire le Droit.
Faute de quoi nous en serions une fois de plus réduits au pur rapport de forces qui penche aujourd'hui indéniablement à Droite et même à l'Extrême-Droite, une Extrême-Droite aujourd'hui dédiabolisée...avec l'aide bien involontaire des bavures de "l'antifascisme de rue" qui devrait a minima se poser la question de comment les éviter ... plutôt que d'incriminer d'autres antifascistes jugés trop mous ou pas assez inconditionnels. C'est seulement ainsi que nous pourrons "nous tenir ensemble" pour faire face au fascisme.