G LANCEREAU, T ZEMLIAKOVA, M SIMAKOVA Le sens des Révolutions

Publié le par Henri LOURDOU

G LANCEREAU, T ZEMLIAKOVA, M SIMAKOVA Le sens des Révolutions
Guillaume LANCEREAU
Tetiana ZEMLIAKOVA
Introduction de Marina SIMAKOVA
Le sens des Révolutions
De la Bastille à Maïdan
L'Atelier, septembre 2025, 240 p.


 

Cent fois sur le métier remettons l'interrogation nécessaire sur le sens des Révolutions. Cet ouvrage vient corriger pour moi la synthèse de Martin MALIA sur laquelle je m'étais précédemment arrêté. Elle vient aussi interroger ma position sur la violence et son rôle dans l'Histoire en mettant en évidence ses effets très ambivalents.

L'introduction de Marina SIMAKOVA est très importante et va au-delà d'une simple introduction. Sa réflexion très complète sur le sens des Révolutions, appuyée sur les deux études qui suivent, fait office de fait de synthèse nouvelle sur le sujet.

Je commencerai donc par elle.

Le sens des Révolutions : une nouvelle tentative de synthèse

Marina SIMAKOVA situe, comme le faisait MALIA, les différentes Révolutions dans le cadre de ce que l'on a baptisé "la modernité". Elle en définit le sens avec précision : il s'agit d'une notion problématique, et appelée à le demeurer, car elle procède d'une "logique circulaire". "D'un côté, pour critiquer la modernité, il faut la décomposer en différentes parties, introduire des critères analytiques (...) en même temps, chacune des parties ainsi isolées contient en soi la modernité tout entière, la totalité de la logique moderne." (p 19) Cette logique, quelle est-elle ? C'est celle de la remise en cause de l'existant au nom d'un possible qui serait préférable. Mais "le sens de la modernité n'a jamais été définitivement arrêté, ses frontières sémantiques et historiques demeurent ouvertes au débat et au combat. De ce point de vue, ce livre traite d'une série de phénomènes dont l'un des caractères principaux est l'inachèvement." (p 20)

Ainsi, la "modernité", tout comme les Révolutions qui la caractérisent, font l'objet de critiques permanentes, car elles sont porteuses de contradictions qu'il nous appartient de mettre à jour.

La promesse d'émancipation issue du "message universaliste des Lumières" s'est ainsi traduite, paradoxalement, par "la colonisation brutale de pays et de peuples, la déportation de populations en vue de s'approprier leurs terres et leurs ressources, la rééducation forcée de groupes ethniques sur fond d'immixtion systématique dans leurs modes de vie propres, ou encore "l'imposition hégémonique de certaines formes de croyances, de langues, de culture."(p 21) Tout cela au nom d'une nécessaire "modernisation".

Allant plus loin, l'autrice précise : "La colonisation européenne est loin d'être la seule pratique agressive dans laquelle s'est incarnée la modernité politique. Deux guerres mondiales n'ont pas même suffi à enrayer ce cycle de violences, auquel on pourrait rattacher la politique de ségrégation aux États-Unis et l'apartheid en Afrique du Sud, l'occupation de la Corée et de Taïwan par le Japon (à cette époque le principal "modernisateur" de la région), l'exode de centaines de milliers d'Arabes palestiniens en 1948 ou encore la politique nationale de l'Union soviétique (...) L'énumération pourrait se poursuivre indéfiniment, d'autant plus qu'il faudrait y ajouter une série de projets relevant du versant techno-économique de la modernité : la création d'autoroutes, de lignes de chemin de fer et de vastes complexes industriels, la conquête et le rassemblement des terres ou encore l'envahissement des espaces souterrains et sous-marins. Tous ces projets de modernisation repoussant les limites des interactions possibles entre l'humain et la nature, représentent en fin de compte une transposition d'intentions révolutionnaires dans l'ordre des sciences et des techniques." (pp 22-3)

Tous ces projets et réalisations portent "la logique implicite des révolutions : un progrès véritable exige de véritables sacrifices." (ibid)

En cela, ils révèlent les asymétries dans lesquelles s'incarne le projet révolutionnaire : les contradictions entre le national, l'impérial et le global qui déterminent "les contradictions politiques qui alimentent tout processus révolutionnaire."(ibid)

Car notre monde en voie de globalisation est un monde asymétrique où les empires s'opposent au droit des peuples à disposer d'eux-même postulé par la "modernité". L'égalité reste un projet et un horizon. Et sa réalisation passe par la guerre comme on le voit aujourd'hui en Ukraine.

Ainsi, le souffle d'espérance suscité par la Révolution française ("On ne se représente qu'avec peine l'exaltation qui a dû s'emparer des esprits lorsqu'ils se sont approprié cette promesse d'accomplissement universel, dont la logique avait été jusqu'alors accaparée par les institutions religieuses", p 21) s'est peu à peu épuisé dans les expériences postérieures, jusqu'à ôter toute perspective d'avenir autre que la sortie de la guerre, sans aucun projet politique clairement formulé et débattu. Or, conclut l'autrice, malgré toutes les limites de ces expériences, il n'en reste pas moins que "le sens politique des révolutions reste difficilement concevable sous une autre forme que celle-ci : une nouvelle annonce de liberté." (p 37)

C'est ce qu'illustrent, chacune à leur façon, les deux études de cas qui suivent.

Refaire de la politique après la première révolution française

L'étude de Guillaume LANCEREAU est bien délimitée dans son objet : il s'agit de voir comment, après la défaite apparente de cette Grande Révolution, en 1815, la période de la Restauration, de 1815 à 1848, a vu se développer un véritable débat public sur le sens de cet événement, débat qui s'est poursuivi jusqu'en 1889, où, avec les cérémonies du Centenaire, le sens de la Révolution s'est affadi dans un oecuménisme de façade, auquel va s'opposer une nouvelle génération de révolutionnaires : ceux issus du mouvement ouvrier naissant.

Cette reprise, on le sait, a tourné court depuis. Ainsi le spectre de la Révolution ne cesse de errer entre commémoration officielle, objet de Science, recherche du consensus, et promesse toujours à accomplir dont l'objet peu à peu se floute. Référence culturelle, elle n'a plus aucune consistance concrète.

Faire de la politique pendant la dernière révolution ukrainienne

J'ai été un peu désarçonné par l'étude très pointue de Tetliana ZEMAKOVA sur le déroulement et le sens de "l'Euromaïdan" de décembre 2013-février 2014. En effet, elle recontextualise les événements et les suit très attentivement dans leur déroulement chronologique. Ce qui amène quelques surprises pour les gens peu familiers du contexte ukrainien comme moi.

Ainsi je découvre le caractère au départ très déconnecté des préoccupations majoritaires des Ukrainien-nes du mouvement d'occupation de la place Maïdan. Alors que les premiers accordent une priorité aux questions socio-économiques (hausse des prix en matière alimentaire ou de logement, sondage cité de février 2012, p 158), le mouvement initié en novembre 2013 met en avant des mots d'ordre géopolitiques très clivants -le choix de l'Europe contre le choix de la Russie comme partenaire privilégié. Le mouvement de départ, suite au refus de signature du traité d'association avec l'UE par le président, sous pression de la Russie, est noyauté par une petite minorité nationaliste, à la fois europhile et xénophobe (p 159).

Ce noyau militant va agréger de plus en plus de monde au fil des maladresses du pouvoir qui réagit de façon violente, et peu à peu tolérer la présence de manifestants de gauche en son sein. Mais son élargissement à la question de la corruption et aux abus de pouvoir des forces de l'ordre et de la justice ne va pas suffire à lui donner un vrai programme politique. D'autant que l'opposition politique officielle au Parti des Régions au pouvoir ne sera jamais en capacité d'assoir son autorité sur les manifestants, de plus en plus hégémonisés par une pratique activiste de la confrontation violente organisée avec les forces de l'ordre.

De fait, c'est cette intransigeance violente, confortée par l'attitude dilatoire du pouvoir, qui va emporter le gouvernement.

Au final, l'autrice interroge le sens politique à donner à ce mouvement. En effet, les groupes d'ultradroite dominants vont rester marginaux dans les élections qui ont suivi, et cela malgré le déclenchement de la guerre avec la Russie dès le printemps 2014. Cependant, l'existence-même de cette guerre va surdéterminer tous les choix politiques des Ukrainiens en renvoyant à l'arrière-plan toutes les contradictions sociales et politiques qui n'auront pas été traitées.

Ainsi contrairement à la Révolution française, celle de Maïdan reste une page à écrire, plus qu'une page à interpréter. La façon dont la guerre contre l'invasion russe se déroule et dont elle va se conclure seront déterminantes pour cela.

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