Manuel CERVERA-MARZAL, Salomé SAQUE Résister
Résister ? Oui, mais par quoi commencer, et comment ? Chaque jour qui passe accumule les raisons de résister à un monde de plus en plus inhabitable, et la sidération gagne, dont témoignent les questions précédentes.
Significativement, deux petits livres récents portent ce même titre : "Résister".
Le premier, paru en septembre 2022, n'a pas eu un écho très large. Le second par contre, paru deux ans plus tard, a fait partie un temps de la liste des meilleures ventes du "Nouvel Obs", où il a été, depuis, supplanté par les ouvrages de Jordan Bardella, Philippe de Villiers, Eric Zemmour et Nicolas Sarkozy, dans la catégorie Essais/Documents... À croire que les lectrices et lecteurs de gauche se sont tous repliés sur la catégorie Romans/Fiction (Laurent Mauvignier, Natacha Appanah, Adèle Yon...). Mais aussi un signe de ce ce à quoi résister.
Il est intéressant de noter comment, à deux ans d'intervalle, les priorités ont changé.
Même si le profil des deux auteurs est différent (l'un est sociologue, l'autre est journaliste) l'accent mis par le premier sur les luttes et formes de luttes émergentes, et celui mis par la seconde sur l'offensive néo-fasciste en cours montre un changement d'époque.
Nouvelles luttes et nouveau répertoire d'actions
Non que ces luttes émergentes aient disparu ou soient sans rapport avec cette offensive, mais il semble évident que le rapport des forces a changé et qu'il faut donc en tenir absolument compte.
Ce qui fait le lien entre les deux livres est la question non résolue du changement de nos "répertoires d'action".
De fait, nous vivons encore sous le régime de "répertoires d'action" mis au point il y a près d'un siècle, comme le fait opportunément remarquer Manuel Cervera-Marzal : au centre de ces habitudes militantes, la grève et la manifestation de rue, dont le succès est mesuré au nombre de participants, a montré pourtant clairement ses limites lors des mobilisations contre la réforme des retraites de 2023. Cet épuisement des formes d'action traditionnelles tient avant tout au type de réponse politique qu'elles rencontrent. L'absence de réaction des gouvernants à la demande sociale qu'elles expriment a pour effet d'en éroder la crédibilité. Puis la réponse de plus en plus répressive d'en dissuader des participants potentiels et d'en modifier les formes.
Tout en nous mettant en garde contre l'usage du mot "radicalisé", l'un de ces "mots du pouvoir, mots galvaudés (populisme, complotisme, extrémisme ... la liste est longue) employés pour amalgamer le djihadiste et le zadiste, pour rapprocher Mohammed Merah et Rémi Fraisse", il met en évidence "un double processus de radicalisation : d'un côté, l'État ne cesse de dévaler la pente sécuritaire, identitaire et autoritaire, accompagné et encouragé dans sa chute par des pans entiers de la société; de l'autre, les forces vives de l'émancipation - que par facilité de langage, je qualifie aussi de "mouvements sociaux" ou simplement de "militants" – se réfugient dans des modes d'action de plus en plus radicaux." (p 23)
Cette formulation nous dit au passage que le choix de nouveaux moyens d'action est une réponse défensive qui augure mal d'un débouché positif. Il s'agit bien de résister à une puissance supérieure pour éviter d'être écrasé par elle.
Et, de fait, les nouveaux modes d'action (cortèges de tête des manifestations voués aux affrontements avec les force de l'ordre, Zones À Défendre, opérations coup de poing à visée symbolique...) ont tous plus ou moins tourné court sous les coups de la répression.
On en est donc revenus aux rassemblements et cortèges traditionnels, avec un sentiment croissant d'impuissance et une participation régulièrement en baisse.
Parallèlement, les modes d'action "numériques", notamment sous la forme de pétition, ont pris le relais, comme en a témoigné le succès inattendu de la pétition de 2025 contre la loi Duplomb sur le site de l'Assemblée nationale. Mais avec un débouché tout aussi décevant que les formes d'actions traditionnelles.
Ainsi, le passage en revue par Manuel Cervera-Marzal des nouvelles formes et terrains de lutte débouche sur un point d'interrogation toujours aussi important sur les conditions d'une action efficace pour les mouvements d'émancipation.
Rouleau compresseur du néo-fascisme et bataille culturelle
Écrivant son livre deux ans seulement plus tard, Salomé Saqué pointe la bataille culturelle perdue face au néo-fascisme : depuis octobre 2024, la défaite est à cet égard plus grande encore, avec une fachosphère médiatique dictant son ordre du jour à la médiasphère officielle et une désinhibition totale des partisan-es du racisme, de la xénophobie, du suprémacisme blanc et masculiniste et de l'autoritarisme le plus borné.
Le rôle conjugué d'une fachosphère médiatique élargie, grâce au groupe Bolloré (Cnews, Europe 1, JDD, Hachette...), et des réseaux sociaux a contribué à cette désinhibition et à une pratique à présent habituelle d'intimidation des médias et journalistes non-alignés sur leur ordre du jour et leurs messages.
Cette bataille culturelle perdue par la Gauche est bien décrite par Salomé Saqué. Les procédés sont à présent, mais trop tard, bien connus : inversion des codes, martèlement de contre-vérités, simplisme outrancier et manichéisme haineux, accusations virulentes et auto-victimisation. Ce sont pourtant tous les procédés du vieux fascisme.
Parallèlement, la dédiabolisation dont Jordan Bardella est la vitrine et le symbole enrobe ces modes d'action d'un vernis émollient qui a abouti à normaliser des opinions autrefois perçues comme intolérables.
Tout cela est bien connu et participe du climat ambiant de démobilisation générale.
Les questions sont donc bien "par quoi commencer" pour y résister, et "comment ?"
Résister : par quoi commencer et comment ?
Le succès du livre de Salomé Saqué tient sans doute au contenu de sa dernière partie (pp 73-115) qui tente de répondre à ces deux questions .
La première réponse est de résister d'abord à l'indifférence face aux diverses manifestations du danger. Or cette tentation s'exacerbe face à leur multiplicité : leur effet d'accumulation et de répétition tend à créer une fausse résilience qui consiste à créer un mur affectif et cognitif pour se protéger de leur agression.
Ce premier conseil me semble pertinent.
Les suivants (ne pas confondre objectivité et neutralité en matière d'information, s'informer de façon critique en refusant d'adhérer aux mensonges, aux illusions, aux hystéries collectives, ne pas ajouter du mépris au mépris en entrant dans la façon violente de faire du fascisme, participer à des collectifs, faire preuve de créativité, cultiver la joie) ne soulèvent pas d'objection, mais demandent beaucoup d'énergie.
Comme j'étais en train de rédiger cette note, un ami m'appelle au téléphone et me cite au détour de la conversation le nom d'Olivier HAMANT et de son concept de "robustesse" opposé à celui de "performance". Une rapide recherche à son sujet m'apprend que ce chercheur de l'INRAE met en avant la logique d'adaptation du vivant en opposition à la logique purement économique du capitalisme qui ne valorise que la performance. Mais traduite en politique, qu'est-ce que cela peut bien vouloir dire ? J'ai bien peur qu'on n'ait encore affaire là qu'à un de ces concepts-miracle qui défraient régulièrement la chronique des solutions clés en main.
Donc au final, et sans surprise, je conclurai que la tâche sera longue et difficile, et qu'aucun raccourci ne nous en dispensera.
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