Benjamin RUTABANA De l'enfer à l'enfer
J'ai déjà beaucoup écrit sur le génocide des Tutsis au Rwanda (avril-juin 1994), https://vert-social-demo.over-blog.com/2017/02/rwanda-un-temoignage-de-1995-et-quelques-prolongement.html en particulier sur la responsabilité des gouvernements français dans sa commission entre 1990 et 1994. Mais c'est la première fois que je lis le témoignage d'un ancien combattant du FPR devenu une victime du nouveau régime mis en place par Paul KAGAME.
Paru en 2014, il est le fait d'un musicien et chanteur réfugié en France depuis 2004. Né en 1970, dernier fils d'un pasteur tutsi de l'Église adventiste du 7e jour, il est lui-même croyant, mais fait preuve d'un certain recul par rapport au caractère assez enveloppant de cette obédience évangélique (née au XIX e siècle aux USA https://museeprotestant.org/notice/leglise-adventiste-du-septieme-jour/ ). Je note dans la notice wikipédia pourtant assez apologétique, que cette obédience récuse la consommation de toute drogue (dont le tabac et l'alcool) et se prononce pour le mariage exclusivement entre un homme et une femme... Cela n'empêchera pas Benjamin de faire état de ses nombreuses aventures féminines et de sa consommation d'alcool.
Ce témoignage est doublement intéressant par l'analyse qu'il fait des persécutions au long cours subies par la minorité tutsie au Rwanda depuis 1959, et par son témoignage d'engagé volontaire au sein de l'armée du FPR à partir de 1990 et jusqu'à la chute du régime raciste du Hutu Power à l'été 1994, puis d'opposant de fait au nouveau régime.
Sur le premier aspect, il insiste bien sur un point : "je parle bien de génocide final. Il est en effet l'aboutissement des massacres de Tutsis pratiqués régulièrement par des foules hutues depuis 1959 et restés impunis, qu'ils aient été organisés et dirigés par les pouvoirs successifs ou par tel ou tel opposant qui voulait ainsi mettre au jour les dysfonctionnements du régime qu'il dénonçait. L'ampleur de ces tueries était considérée comme le baromètre de la colère du peuple. En ostracisant et déshumanisant jour après jour, pendant quarante-cinq ans, une partie de la population rwandaise, on a légitimé l'horreur. Volontairement pour certains,plus ou moins inconsciemment pour d'autres, on a préparé la population hutue à commettre ce génocide. (...) Je me souviens encore de notre voisin Rukezangango à Murangara. Chaque fois qu'il avait trop bu, cet ivrogne passait toute la nuit derrière la clôture de notre maison à hurler : "Tous ces gens , je les tuerai, je leur prendrai tout, je mettrai mes vaches dans leur champ !" Nous écoutions, impuissants, cette prophétie de malheur – et nous savions qu'il disait vrai." (pp 165-6)
En ce qui concerne son engagement au FPR, la description détaillée de son itinéraire nous vaut au passage des observations sur l'idéologie et les méthodes de ce mouvement, né dans la diaspora ougandaise, et dans l'alliance de départ avec le dictateur local Yoweri Museveni au sein de sa milice , la NRA, qui lui a permis de prendre le pouvoir en 1986 dans ce pays voisin du Rwanda issu de la colonisation anglaise.
Après son évasion du Rwanda, il se retrouve au Burundi voisin, où le gouvernement ferme les yeux sur le recrutement opéré par le FPR chez les nouveaux réfugiés de 1990. C'est par un long et discret détour par la Tanzanie que ces volontaires vont rejoindre l'armée du FPR, l'APR, en Ouganda. Mais ils subissent d'abord une formation idéologique. "L'idéologie du FPR est étonnamment patriotique. Je suis agréablement surpris, mais aussi je dois l'avouer, totalement déconcerté de découvrir que le sens de la patrie prime sur celui de l'ethnie. (...) Les cours d'histoire et de civisme que nous avons suivis dans notre enfance nous ont littéralement aliénés. J'apprends, chose impensable pour moi jusqu'alors, que Hutus et Tutsis ne forment pas des ethnies, encore moins des races différentes. Hutus et Tutsis ? Des classes sociales nous enseigne-t-on. (...) Je suis désarçonné. Moi qui croyais avoir quitté le camp des Hutus pour arriver enfin dans celui des Tutsis, avec l'espoir de revenir un jour au Rwanda fier de mon appartenance ethnique et de crier de toutes mes forces que je suis tutsi -tutsi et fier de l'être-, voilà qu'on me parle de supprimer les mots et les notions de 'hutu" et de 'tutsi" ! Mon tout premier combat sera de me défaire de cette culture politique mensongère et maléfique qui a empoisonné mon enfance et ruiné mon pays." (p 105)
Ce qu'il fait notamment par la chanson, vecteur de propagande utilisé par le parti, et dans laquelle il va acquérir une notoriété importante (sans toucher signale-t-il plus loin le moindre droit d'auteur, détourné par le parti).
Ici commencent les bémols de son engagement : en arrivant en Ouganda, les nouvelles recrues sont soumise à la fois à la méfiance des services de sécurité du FPR et à un entraînement militaire fondé sur la maltraitance systématique. Malgré cela, en raison des persécutions, puis du génocide, son engagement sera néanmoins total dans la guerre de libération. Une guerre meurtrière, notamment du fait de l'aide militaire française au régime Habyarimana (canons de 105 et hélicoptères, pp 144-146).
Malgré cela, les FAR (Forces Armées Rwandaises) reculent et le gouvernement doit concéder un accord de cessez-le-feu en juin 1992 : les accords d'Arusha, qui prévoient un gouvernement de transition d'unité nationale. Accords rompus avec la disparition d'Habyarimana lors de l'abattage, dont l'origine est toujours discutée, de son avion le 6 avril 1994, qui donne le signal du déclenchement du génocide final.
La reprise de la guerre qui s'ensuit est particulièrement meurtrière, et s'achève en juillet avec la prise de Kigali par l'APR, et la fuite par millions de Hutus se sentant menacés, parmi lesquels les génocidaires actifs, qui ont été ensuite évalués à 185 000 environ.
Reconstruire un pays ainsi dévasté et divisé n'est pas une mince affaire. Néanmoins, Benjamin déchante rapidement quand il voit le comportement de pillards de certains de ses camarades : "Je les vois sauter de cadavre en cadavre, des frigos sur la tête. Certains s'entretuent pour une moto." (p 186)
À côté de cela la tentation lancinante de la vengeance pour ceux qui ne retrouvent plus leur famille vivante.
Au final, il en vient à penser que le programme du FPR n'est pas seulement du vent, mais qu'il dissimulait un agenda caché : "Le véritable mobile de la guerre m'a sauté aux yeux quand j'ai vu mes compagnons d'armes enjamber des cadavres après s'être emparés de tous leurs biens. J'ai cru sur le moment que la révolution venait d'échouer. Quelle erreur ! Elle triomphait au contraire, au bénéfice de ceux qui avaient dès le départ un agenda caché – ce hidden agenda qu'ils aimaient tant dénoncer quand ils luttaient contre Habyarimana." (p 199)
Refusant quant à lui de s'enfermer dans l'obsession de la vengeance, qui passe par l'éclosion de nombreuses vocations de prophètes et prophétesses (dont l'une de ses soeurs survivantes), il devient également un opposant de fait lorsqu'il aide le président de l'Assemblée nationale Joseph Sebarenzi, originaire comme sa famille de Kibuye, près du lac Kivu, à quitter clandestinement le pays pour échapper aux sbires de Kagame, auquel il aurait pu faire de l'ombre.
Menacé pour cela, il parvient à quitter le pays à son tour grâce à l'aide de celui qui devait l'exécuter. Nous sommes début 2000. Entretemps, il a eu le temps de quitter l'armée, de nouer une relation suivie avec celle qui deviendra son épouse, et de reprendre une carrière de chanteur-compositeur à succès.
Néanmoins, ses péripéties ne sont pas terminées. Arrêtés en Tanzanie, lui et son compagnon sont rapatriés au Rwanda. Ils se retrouvent emprisonnés avec de nombreux ex-FAR mais aussi de nombreux ex-APR : la répression s'exerce tous azimuts. Les assassinats politiques également. Mais il demeure une certaine pression de l'opinion publique, nationale et internationale, qui oblige le régime à préserver les apparences d'un retour à la loi. Certains prisonniers, dont Benjamin, sont libérés au bout de quelques mois. Mais soumis à un contrôle policier et interdits de sortie du pays. Enfin marié en janvier 2001, il reprend sa carrière de chanteur. Son épouse quitte le pays et demande l'asile politique en France, et , malgré la surveillance dont il fait l'objet, il finit également par quitter le pays pour la rejoindre quelques années plus tard.
Faisant pour finir le bilan de toute cette histoire en 2013, l'auteur estime que le pouvoir en place, loin de pratiquer la réconciliation nationale qu'il prône officiellement, n'a de cesse d'entretenir l'antagonisme entre Tutsis et Hutus, en inversant seulement les rôles. Il en veut pour preuves le dénigrement constant par les services de Kagame de tous les Hutus qui se sont opposés au génocide et de toute tentative d'organisation autonome, ainsi que l'instrumentalisation "des juridictions Gacaca, les tribunaux communautaires villageois (...) qui oblige les survivants du génocide à cautionner les assassinats commis par le pouvoir." (p 271)
Le pluralisme politique inscrit dans la Constitution n'est qu'une façade, la presse est muselée et la justice aux ordres.
À cela s'ajoute la stratégie de déstabilisation de la province voisine du Kivu en République Démocratique du Congo, et la prédation de ses ressources, qui a provoqué plusieurs millions de morts sans vraie réaction internationale, depuis maintenant plus de trente ans... C'est pourquoi l'on peut parler à mon sens de sous-impérialisme rwandais, en raison de l'utilisation éhontée de ces ressources, le coltan en particulier, par les transnationales occidentales et chinoises du Big Tech et de l'impunité dont jouit le régime Kagame.
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