Sorties de guerre ou de dictature et justice restaurative
Le cas de la Syrie, dont le dictateur s'est enfui en Russie il y a juste un an, repose avec acuité la question des sorties de guerre, et spécialement des guerres civiles.
Sortir du cycle sans fin des vengeances , et tout spécialement de celles exercées de façon aveugle et collective, comme en ce moment avec les Alaouites en Syrie, sur une base strictement communautaire, est crucial.
Pour ce faire la question d'une justice restaurative efficace est posée.
Or, des expériences positives existent, comme le montre le passionnant entretien de la juriste française Shoshana Lévy à propos de la Colombie, dans "Le Monde" daté 30-11 et 1er-12, p 21.
Celle-ci, qui a travaillé 5 ans en Colombie pour le compte de l'ONU et du ministère français des affaires étrangères, a accompagné le processus mis en place après l'accord de paix du 26 septembre 2016 entre le gouvernement colombien et les FARC (Forces Armées Révolutionnaires Colombiennes). Elle fait le point sur la Juridiction spéciale de la paix (JEP) mise en place et sur les différentes expériences de justice restaurative.
Elle rappelle tout d'abord d'où l'on vient : "Dans la seconde moitié du XXe siècle, les transitions politiques de sortie de dictature ou de conflit armé ont souvent été accompagnées d'amnisties généralisées, dans l'objectif de privilégier une forme de stabilité par le silence sur le passé."
J'ajoute que cette façon de faire est très ancienne, puisqu'on la retrouve par exemple dans l'Edit de Nantes (1598) qui met fin en France à 36 ans de guerres de religion. Mais on l'a également vue à l'oeuvre avec la Restauration de 1815, après 26 ans de tempête révolutionnaire.
Cette façon de faire bute sur la persistance des mémoires individuelles et collectives des torts subis.
Aussi a été mis en place, en Afrique du Sud, une commission Vérité et réconciliation à la sortie de l'apartheid (1993) pour écouter la parole des victimes, mais sans poursuites pénales.
Parallèlement ont été mis en place des tribunaux pénaux internationaux temporaires pour le Rwanda ou l'ex-Yougoslavie, mais qui ne donnaient pas la parole aux victimes sinon de façon marginale et en tant que témoins à charge. La CPI permanente issue du statut de Rome fonctionne de la même façon.
Le système mis en place en Colombie vise à fusionner les deux approches en privilégiant les peines restauratives, élaborées en collaboration avec les victimes. "En obligeant par ces condamnations ceux qui ont miné des terrains à les déminer, ceux qui ont fait disparaître des civils à les retrouver, ceux qui ont muselé par la terreur à dire la vérité, la JEP veut faire des acteurs de la guerre des acteurs de la paix."
Cependant, elle ajoute lucidement : "Le défi est maintenant de faire appliquer ces sanctions."
Car le chemin vers la paix est jonché de nombreux obstacles.
Le premier est la frustration des victimes de ne pas voir leurs bourreaux en prison tout simplement, le deuxième est la lenteur de telles procédures. Le troisième est le doute sur la sincérité des condamnés : n'achètent-ils pas des peines alternatives à la prison en faisant montre d'un faux repentir ?
La réponse est que tous ne le font pas, ce qui prouve la difficulté d'affronter la vérité et de la dire pour les bourreaux. De plus, les aveux ainsi obtenus ont permis de retrouver des centaines de corps de disparus. Et, commente Shoshana Lévy, "C'est la puissance d'un système qui fusionne justice pénale et restaurative : le levier coercitif du pouvoir judiciaire qui pousse habituellement les criminels à nier les faits par crainte d'être condamnés les incite ici à collaborer."
Cependant, il faut également souligner que la sortie de la violence n'est pas acquis pour autant. Dans un pays ruiné par la guerre, où les territoires et les économies illicites, hors du contrôle de l'Etat, ont proliféré, le désarmement des milices crée un " vide sécuritaire" dans lequel s'engouffrent de nouveaux groupes armés si le terrain n'est pas rapidement réinvesti par l'Etat et la loi.
De plus, les aveux consentis au plus haut niveau des deux côtés doivent permettre de construire un récit commun du conflit, ce qui est en route en Colombie, mais pas dans d'autres contextes comme l'ex-Yougoslavie ou le Rwanda où "des personnes condamnées pour crimes de guerre sont parvenues à rallier un soutien local en contestant les faits établis par la justice."
Ainsi perdurent deux récits alternatifs et antagonistes, comme on le voit en ce moment à Gaza et en Ukraine. On pourrait presque y ajouter la Syrie, si la fenêtre ouverte par la chute du régime d'al Assad se refermait sur des replis communautaires alimentés par des massacres de revanche.
Il n'y a aucune fatalité à cela, contrairement à ce que postule par exemple l'école de "l'orientalisme à la française", dont je vais à présent parler.
Malheureusement pour l'auteur, son essai est tombé à contre-temps : alors qu'il essayait de nous expliquer pourquoi Bachar al-Assad avait gagné la guerre en Syrie, et comment la Russie allait utiliser sa victoire pour déstabiliser l'Europe en favorisant le trafic de drogue, son régime, inexplicablement si l'on suit la logique du livre, s'est effondré en quelques jours en décembre 2024.
Plus troublant, les djihadistes arrivés au pouvoir font mine de se rallier à une transition démocratique totalement étrangère à leur idéologie, les démocrates syriens exilés commencent à rentrer au pays et l'Occident à lever les sanctions économiques sur le pays...contre toute logique balancho-kepelienne selon laquelle ce pays est voué à l'alliance avec l'iran, la Russie et la Chine...
Gilles KEPEL chef de file de l'orientalisme à la française
Dans sa préface Gilles KEPEL, chef de file de l'orientalisme à la française, nous assène son refrain politique habituel axé sur l'incapacité congénitale des populations arabes à accéder à la démocratie et sur la fausse symétrie, que j'avais déjà relevée, entre "un parti identitaire d'extrême-droite à qui la menace de l'islam politique permet de caracoler en tête des sondages et une nébuleuse islamo-gauchiste dont se fait désormais le porte-voix un groupe parlementaire" (p 12) Vous aurez reconnu le RN et LFI, à quoi se résumerait toute notre vie politique.
Nous avons également droit à un dézingage en règle du monde universitaire français, dans lequel nos orientalistes n'ont pas réussi à s'implanter, et qui serait pour cela livré au "décolonialisme" et au "wokisme" (ibidem, p 12). Il n'ose tout de même pas ajouter "avec la bénédiction des pouvoirs publics", car comme on vient de le constater avec la tentative à demi-réussie d'interdiction d'un colloque sur "la Palestine et l'Europe", ces "décoloniaux" et "wokistes" tout-puissants sont bien à la peine dans la France d'aujourd'hui.
Plus insidieusement, KEPEL, comme à son habitude, prétend justifier ses préjugés par la bonne connaissance du terrain que seuls lui et ses amis comme Fabrice BALANCHE, dont il nous chante véritablement les louanges, possèderaient ...contrairement aux "décoloniaux" et autres "wokistes" de l'Université française. Ils seraient donc les seuls à maîtriser l'arabe et à oser aller "sur le terrain".... Est-il permis d'en douter ?
Est-il permis de croire les Syriens eux-mêmes , comme Yassin al Haj Saleh, qui remettent en cause la lecture purement communautaire de la guerre civile syrienne et persistent à porter une parole laïque dans l'espace public syrien ? Ceux-ci sont-ils condamnés par essence à demeurer marginaux ? Les printemps arabes ne sont-ils qu'une illusion fugace dans un monde structurellement inapte à la démocratie et à la laïcité, imperméable aux droits humains et à l'acceptation de l'altérité ? On retrouve ici tous les poncifs de l'orientalisme dénoncé dès 1978 par Edward SAÏD. Autrement dit une vision essentialiste, figée et eurocentrique de ces pays.
Fabrice BALANCHE orientaliste français pur jus
Sa notice wikipédia est édifiante et permet de remettre en perspective l'éloge dithyrambique de la préface de KEPEL.https://fr.wikipedia.org/wiki/Fabrice_Balanche
Car BALANCHE n'a rien du pur scientifique au-dessus des passions humaines que l'on voudrait nous vendre.
Encore une fois, l'érudition ou la "présence sur le terrain" n'est pas une garantie d'objectivité.
Si des éléments factuels très intéressants sont présents dans son travail, sa problématique et sa vision des choses posent question.
Posant comme préalable le caractère surdéterminant en dernière instance des appartenances communautaires, qui ressemble comme deux gouttes d'eau au caractère surdéterminant du développement des forces productives chez les marxistes, il fait preuve d'un biais idéologique avéré.
À partir de là, il est en effet inutile de prendre en compte la parole ou les écrits individuels des acteurs : ce ne sont au mieux que des illusions, au pire des discours mensongers.
Comment ne pas comprendre les réactions outragées à un tel mépris ? Mépris partagé par un Gilles KEPEL que certains croient encore de gauche... Il témoigne de cette attitude de surplomb de ceux qui, forts de leur savoir, s'estiment fondés à juger péremptoirement de situations dont ils ne sont pas partie prenante au nom d'une "logique des choses" à laquelle personne ne pourrait échapper. C'est le cynisme traditionnel des conservateurs qui conclut toujours, malgré des restrictions morales sur leur brutalité, à la pérennité des pouvoirs en place. Une espèce de théorie du moindre mal, par ailleurs très aggressive envers ceux qui prétendent vouloir changer les choses : des naïfs (au mieux) ou des malades, à qui on renvoie in fine la responsabilité des horreurs de la répression.
Ce qu'il faut garder de BALANCHE
Ayant fait part de toutes mes restrictions concernant son point de vue, je n'en suis que plus à l'aise pour concéder sa pertinence sur l'analyse de certains faits.
Ainsi en est-il de la prise en compte des phénomènes démographiques et climatiques.
Concernant les premiers, il faut reconnaître qu'ils sont souvent négligés à gauche. Ainsi BALANCHE met en avant l'exode rural massif des années 2005-2010 qui a gonflé les banlieues des grandes villes syriennes d'une population miséreuse, en raison à la fois de la forte natalité dans les campagnes et d'une sécheresse récurrente qui a pesé sur les récoltes durant ces années-là.
Ces justes constats tracent, au contraire des positions politiques de Balanche (élu LR), les bases objectives d'une migration massive dont l'Europe peine à prendre la mesure et le caractère irrésistible, prétendant encore et toujours la refouler à ses frontières extérieures. Je me répète hélas, et comment ne pas le faire face au déni collectif massif sur cette question : cela ne fait qu'alimenter l'immigration clandestine et ses effets pervers (précarité, mainmise du crime organisé, mal-intégration, replis communautaires et ressentiment...).
Conclusions : sorties de guerre, justice restaurative et politique d'accueil.
Il y a bien un lien systémique, dans notre monde globalisé, entre replis identitaires et absence de justice : on le voit ici à plusieurs niveaux. Prendre comme axe la justice est donc la meilleure façon de tracer le chemin vers la paix. Ce qui pose bien évidemment toute une série de questions. Encore faut-il partir du bon pied.
PS concernant la Syrie : une mise au point sur l'état des lieux de la justice transitionnelle en Syrie
https://www.justiceinfo.net/fr/153339-justice-pour-la-syrie-qui-fait-quoi.html?mc_cid=e7d51029a0&mc_eid=37f49aa279
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