1995 une révolte fondatrice, mais de quoi ?

Publié le par Henri LOURDOU

1995 une révolte fondatrice, mais de quoi ?
1995 : une révolte fondatrice,

mais de quoi ?


 

Faute de perspectives d'avenir, la gauche se penche sur son passé. C'est ainsi que l'hebdomadaire Politis avec la collaboration de la Fondation Copernic se penche sur le mouvement social de décembre 1995 contre la réforme de la Sécurité sociale et celle du régime de retraite des fonctionnaires.

Le titre se veut positif : "30 ans après, l'écho d'une révolte fondatrice".

Ayant vécu en tant qu'acteur, alors responsable syndical Sgen-CFDT dans les Deux Sèvres, cet événement, et ayant beaucoup réfléchi depuis sur l'évolution du mouvement social et de la gauche, je me sens légitime à porter un jugement sur cette façon d'aborder le sujet.

L'angle choisi par "Politis" et la Fondation Copernic me semble non seulement réducteur, mais erroné. L'écho renvoyé par le mouvement de 1995 est pour moi la montée de la confusion, et non de la clarification au sein de la gauche, mais aussi de sa division croissante et de son recul consécutif à ces deux dynamiques.

Faisons le point : la situation de la Sécurité sociale et celle du financement des retraites n'ont toujours pas été traitées dans un sens à la fois égalitaire et réaliste faute de propositions construites unitairement à gauche, la division entre deux gauches "irréconciliables" n'a jamais été aussi profonde, malgré les tentatives de raccommodages improvisées dans l'urgence en 2022 et 2024. Partant, la crédibilité et la capacité d'entraînement de la gauche n'ont jamais été aussi faibles depuis la création de la 5e République, et cela entraîne le mouvement syndical dans le déclin.

Comment en est-on arrivés-là en 30 ans ?

Fondement de la confusion

Au fondement des confusions qui ont clivé la gauche en deux blocs "irréconciliables", le déni de certains problèmes majeurs qui a conduit les uns dans la surenchère du refus et les autres dans l'ornière gestionnaire de la responsabilité gouvernementale.

Ces problèmes, quels sont-ils ? Tout d'abord, celui du vieillissement démographique de notre pays, et celui, connexe, de l'immigration, qui sont deux clés majeures du financement des retraites.

Ainsi, alors que les uns campent sur le refus de toucher aux "acquis" des retraités et sur la nécessité de "réguler l'immigration" de façon "juste", les autres acceptent de toucher aux "acquis" au nom du réalisme gestionnaire et refusent d'aborder la question de l'immigration, tout en encourageant de fait l'immigration clandestine.

Ce faisant, les uns comme les autres, outre qu'ils alimentent le ferment de la division, ajoutent à la confusion : en effet, outre que la question des retraites ne peut être abordée indépendamment de la démographie, la question de l'immigration ne peut être abordée en terme de "régulation juste" compte tenu de son caractère irrépressible. Comme la question des retraites, elle doit être traitée en termes de droits et de droits égaux. Et c'est en les traitant ainsi et conjointement que l'on peut dégager des perspectives progressistes : celles d'un régime universel de retraites par répartition alimenté par un salariat rajeuni par l'immigration légale.

Cela suppose de parler d'immigration de façon claire et sans faux-fuyant, ce que la gauche est incapable de faire depuis 30 ans, et même avant... La question d'une politique d'accueil et d'intégration ouverte reste posée. On attend encore la gauche sur ce terrain, avec le récit qui va avec : notre monde globalisé ne peut rester un monde aussi inégal qu'il l'est, la justice, et notamment la justice climatique, l'impose. Penser en termes globaux, et pas seulement franco-français, devient une urgente nécessité.

La réplique de 2005 et l'approfondissement des confusions

Or c'est tout le contraire qu'a engendré la réplique de 1995, le débat sur le Traité Constitutionnel Européen de 2005. En se focalisant sur la question de la souveraineté nationale, il a alimenté le repli nationaliste dont l'extrême-droite a fait son miel.

L'addition des confusions et dénis à gauche n'a également pas permis d'aborder dans ses vraies dimensions la question du financement de la Sécurité sociale. En particulier, le long déni sur les causes écologiques des maladies émergentes n'a pas permis de poser les conditions d'une vraie politique de prévention, tant en matière d'alimentation que de pollutions atmosphérique, aquatique ou des sols.

En ne se plaçant le plus souvent qu'en position de défense de l'existant, la gauche est apparue comme un camp passéiste et conservateur au lieu de dégager des perspectives d'avenir motivantes.

Comment repartir de l'avant ?

D'abord en cessant de cultiver la nostalgie : si l'étude du passé est cruciale, c'est d'abord pour y déceler les erreurs commises, et pas seulement pour s'auto-congratuler. Apprendre des défaites n'exclut cependant pas de réfléchir aux conditions qui ont permis des victoires.

C'est ainsi qu'il convient de prendre en compte la nécessité du rassemblement et du refus de la division, aujourd'hui prônée par certains au nom d'une "clarté" qui n'a pour moi rien d'éclairant.

Ensuite en travaillant sérieusement sur les vrais enjeux d'aujourd'hui et de demain : des enjeux globalisés qui posent à la fois la question écologique dans sa radicalité, celle du rapport entre replis identitaires et mouvements d'émancipation, celle du rôle des nouveaux médias et de leur fonctionnement, celle de la justice climatique postcoloniale et de la fin des empires, celle de la gouvernance mondiale à refonder, etc.

C'est à ce prix que la gauche pourra, peut-être, repartir de l'avant.

Pour être informé des derniers articles, inscrivez vous :
Commenter cet article