Comment sortir des guerres ?

Publié le par Henri LOURDOU

Comment sortir des guerres ?
Comment sortir des guerres ?
AOC, n°3, Guerres
Automne 2025, 192 p .


 

AOC (Analyses Opinions Critiques) est un journal en ligne qui, depuis peu, a eu l’heureuse idée de sortir en kiosque des recueils thématiques trimestriels de ses (trop pour moi) nombreuses publications.

Ce n° 3, consacré aux guerres, succède à un n°1 consacré à l’Intelligence Artificielle, et un n°2 consacré au Fascisme 2.0.

J’ y trouve parmi les 22 contributions écrites, des analyses très éclairantes concernant la guerre civile au Soudan (Ce que la guerre fait au Soudan, par la journaliste Gwenaëlle Lenoir, p 140-7, publié le 5-6-24), qui m’amène à conclure que les deux factions opposées sont également infréquentables, mais surtout un article de fond du politiste Jean-François Bayart ( Pourquoi la guerre ? Comment la paix ? P 35-49, publié les 21 et 22-7-25) qui pose de redoutables questions.

Une analyse systémique d’un monde belligène

On connaît l’analyse marxiste-léniniste classique, et toujours reprise par certains, d’un « stade suprême du capitalisme », « l’impérialisme » qui permettrait d’expliquer toutes les guerres contemporaines par la concurrence économique des grands groupes soumis au capital financier.

Ses limites sont telles qu’elle finit par ne plus rien expliquer, même si la globalisation du capitalisme est bien un élément déterminant de notre monde.

Car l’économie n’explique pas tout. Force est bien de constater que la psychologie, la culture et la politique ne sont pas de simples reflets de « l’infrastructure économique ». Elles ont leurs raisons et leurs dynamiques propres.

La question est bien de savoir comment articuler toutes les causalités pour expliquer ce qui se produit, à savoir des guerres qui semblent se multiplier, après avoir fortement décliné.

Jean-François BAYART émet une hypothèse audacieuse en utilisant la métaphore du triangle : on sait que cette façon de penser par métaphore est souvent trompeuse, et tend à réduire le réel dans un cadre qui ne lui correspond pas. Mais penser a ce prix : il y a toujours plus de choses sur la terre et dans le ciel que dans nos philosophies, comme le faisait déjà remarquer Shakespeare.

Aussi, prenons en compte cette hypothèse. Selon JF BAYART donc, il existe aujourd’hui « un effet de triangulation entre trois logiques que l’on tient généralement, à tort,pour contradictoires alors qu’elles sont en synergie depuis le début du XIXe siècle. » (p 37)

« Au premier sommet du triangle interviennent de multiples dynamiques d’intégration du monde (…) au premier rang desquelles opèrent les différents processus de formation du capitalisme mondial, c’est-à-dire des marchés internationaux des capitaux, des biens, de la force de travail, de la culture et de la religion. » (ibidem)

« Le second (plutôt le deuxième) sommet du triangle renvoie à l’un de ces effets d’intégration paradoxale du monde, à savoir l’universalisation de l’État-nation comme forme légitime de domination, qui tout-à-la fois unifie dans son principe politique le globe et le fragmente en autant de souverainetés rivales. » (ibidem)

« Et le troisième sommet du triangle, encore plus déroutant pour le sens commun, recouvre la généralisation de la conscience culturaliste et identitariste comme idéologie commune de l’intégration du monde et de l’universalisation de l’État-nation. » (ibidem)

L’originalité de BAYART est de souligner la cohérence de ces trois éléments, alors qu’on en souligne habituellement les contradictions. Car, ajoute-t-il, « C’est bel et bien cette cohérence qui rend intelligibles la majorité des guerres contemporaines » (ibidem).

Et de fait, on est bien obligé de lui concéder que c’est bien la logique de la « purification ethnique » qui préside à la constitution des États-nations, et que ceux-ci reposent sur une vision culturaliste et identitariste excluant les minorités et sur la notion de propriété privée propre au capitalisme (p 38).

Il concède quant à lui que toutes les guerres ne sont pas réductibles à ce schéma du passage de l’empire multinational à État-nation par la purification ethnique violente. « Certaines guerres continuent d’emprunter une dimension inter-étatique néo-westphalienne des plus classiques » (p 40), autrement dit du conflit d’intérêt entre puissances rivales, « quand d’autres sont essentiellement idéologiques » (ibidem).

Y aurait-il donc une fatalité de ce que pourtant BAYART qualifie d’illusion identitaire ethno-nationale ?

Il nous propose, pour en éviter les effets délétères, deux clés, qui rejoignent de fait mes propres convictions et préconisations.

Deux clés pour s’évader d’un monde belligène

La première clé est celle du Droit international. Mais à condition de l’utiliser sans « double standard » : comme il l’écrit, « les violations du droit international sont des polluants éternels », ce qui suppose retour et réparation de son non-respect dans le passé, notamment colonial…

La seconde clé est celle du devoir des personnalités publiques quant à la qualité de leur expression : « Il revient aux universitaires, aux journalistes, aux personnalités politiques et religieuses, aux artistes d’évider la langue de la guerre en parlant juste et en la rendant creuse, voire grotesque. » (p 43) Et il fait ici référence aux analyses de Victor KLEMPERER sur le langage nazi qui « ingéré quotidiennement à petite doses (…) intoxiquait les Allemands sans qu’ils en aient conscience, au point d’être repris par les opposants au régime » (ibidem) Or, c’est bien cela qui a cours aujourd’hui dans certaines de nos démocraties, à commencer par la nôtre, concernant l’action du gouvernement israélien en Palestine. Ce devoir de vigilance sur l’emploi des mots n’est pas le moindre des combats à mener pour sortir des guerres identitaires.

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