Adèle YON Mon vrai nom est Elisabeth

Publié le par Henri LOURDOU

Adèle YON Mon vrai nom est Elisabeth
Adèle YON
Mon vrai nom est Élisabeth
Éditions du sous-sol, février 2025, 394 p.


 

Cet ouvrage a figuré dans la liste des 10 meilleures ventes du « Nouvel Obs » du 4 juin au 1er octobre dans la catégorie « Romans/fiction »…

Or, rien de moins romancé ni de fictionnel que cette enquête rigoureuse, voire méticuleuse, qualités qui m’agréent tout particulièrement, débouchant sur ce livre d’une jeune autrice (née en 1994), et menée dans le cadre d’un travail doctoral.

Si son écriture est très sophistiquée, avec son alternance de témoignages bruts de son entourage et de reconstruction assumée de l’histoire par l’autrice, son objet est bien la reconstitution de l’histoire vraie de son arrière-grand-mère Betsy.

Née en 1916 et morte en 1990, elle a passé 17 ans de sa vie internée en hôpital psychiatrique entre 1950 et 1967, à la demande de son époux, avant de retourner vivre avec ses parents, puis de finir misérablement sa vie dans un mouroir pour vieux de banlieue, loin des siens et quasi-abandonnée.

Tout commence, très brutalement, par la rupture d’un long silence familial autour de Betsy, par le suicide de l’un de ses six enfants, Jean-Louis. Un suicide soigneusement mis en scène au terme d’un long processus d’auto-effacement social. Il ne laisse que très peu de traces de lui-même, dont le seul élément personnel est une petite photo d’identité de sa mère, Betsy.

Une mère qui n’a pu élever aucun de ses six enfants, et donc construire avec eux des liens affectifs. Une mère dont la légende familiale faisait un objet de dérision apitoyée, plus ou moins bienveillante, avec l’idée associée d’une pathologie mentale héréditaire qui risquerait d’affecter toute la lignée féminine dans la période de sa jeunesse adulte.

Ce second élément est à la source d’une peur récurrente dont l’autrice est elle-même porteuse, et qui n’est pas le moindre moteur de son entreprise.

Or, ce qui ressort progressivement, au terme de cette enquête, qui nous tient en haleine et nourrit nos propres questionnements, c’est bien le caractère entièrement construit de cette peur, et le diagnostic fallacieux sur lequel elle repose. Les rapports médicaux qui ont conduit à l’hospitalisation et à sa lobotomie sont particulièrement édifiants.

Si la pratique de la lobotomie, sur laquelle nous avons droit à un historique détaillé, a bien été abandonnée dès la fin des années 50, après un véritable enthousiasme, venu des Etats-unis, dans la décennie précédente, l’humanisation de la psychiatrie dans les années 60 et 70, sous l’impulsion du courant de la psychothérapie institutionnelle, auquel est lié notamment le nom de Francesc Tosquelles, a tourné court dans les années suivantes. Comme l’explique à l’autrice Daniel , ancien directeur à la retraite, qui a commencé sa carrière au plus bas de l’échelon dans l’établissement où a été internée Betsy, « le courant comportementaliste a remporté la bagarre (…) Ce que disent les comportementalistes, c’est : Ils ne sont pas fous, ça vient d’un gène. Toutes les thérapies basées sur la parole ont reculé. » (p 316) Bien sûr, concède-t-il, il y a eu des abus du côté de la psychanalyse (on pense à Bruno Bettelheim et sa culpabilisation des « mauvaises mères » concernant l’autisme profond), mais cela ne justifie pas pour autant la dérive chimique, administrative et déshumanisante à laquelle on assiste, sur fond de réduction des moyens humains et de rationalisation budgétaire.

Mais le fond de l’histoire de Betsy est celui d’un pouvoir patriarcal, incarné par son père et son mari, qui ne concède rien à l’aspiration à la liberté des femmes placées en leur pouvoir. Belle démonstration basée sur les faits, écrits (correspondance hallucinante des fiancées Betsy et André dans les années 1939-40), dits et dénis de l’entourage familial qui s’est honnêtement soumis aux interrogations de l’autrice. L’ensemble forme une constellation passionnante de l’état des mentalités d’aujourd’hui face au puissant courant d’émancipation féminine incarné par elle.

Un livre qui mérite pleinement son succès.

L'avis d'Anne-Yes.


 

Publié dans Histoire, voix libertaires

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