Phobie scolaire et addiction au militantisme

Publié le par Henri LOURDOU

Phobie scolaire et addiction au militantisme
Phobie scolaire et addiction au militantisme
Phobie scolaire et addiction au militantisme

La rentrée scolaire fait remonter en moi le souvenir du traumatisme répétitif qu'elle a été pour moi pendant des dizaines d'années, d'abord en tant qu'élève puis en tant que professeur.

Cela a débuté, autant qu'il m'en souvienne, en 5e. J'ai tenté alors d'éviter d'aller en classe en me faisant passer pour malade. Cela n'a pas marché plus d'un jour... Il a bien fallu que j'y retourne en traînant les pieds. On ne parlait pas alors de "phobie scolaire", on n'en concevait même pas l'existence, mais c'était bien cela.

Le révélateur pour moi, ce sur quoi je me fixais, était la terreur que m'inspirait mon professeur d'anglais, le terrible Mr Gandrot, qui nous faisait apprendre par coeur les verbes irréguliers et nous menaçait de terribles punitions en cas d'interrogation surprise à l'oral non concluante.

J'en ai gardé l'idée persistante qu'apprendre par coeur n'avait pas de sens, et j'ai poursuivi ma scolarité, pourtant relativement brillante, sans apprendre aucune leçon (pas de parent sur le dos pour me l'imposer, merci maman). Ce qui finit par me jouer des tours lorsqu'il fallut, en 2de, apprendre des formules de physique (matière nouvelle). Je me réorientai donc en 1e littéraire, après avoir abandonné la voie scientifique, voie royale de la réussite scolaire.

Je subissais cependant l'enseignement comme une obligation désagréable. À quelques exceptions près : la traduction latine et grecque, qui me passionnait, l'histoire-géo (souvenir cuisant cependant, en 3e, d'une interro surprise de géo sur "la tectonique des plaques en France" où j'avais rendu copie blanche car je ne comprenais pas l'énoncé – je ne concevais même pas l'idée de demander des tuyaux à mes voisins), et, en terminale des cours d'anglais enfin vivants (écoute de disques de Simon and Garfunkel et des Beatles) grâce à Mr Caussé, et le cours de philo : enfin de quoi réfléchir sérieusement !

C'est en 2de, à la rentrée 1968-69, que ma vie scolaire prit enfin un sens : celui du militantisme gauchiste que je découvrais, avec, en 1e, la prise de contact avec le groupe local du "Pavé". Nous étions en 1970. Rédaction d'un tract pour la rentrée en terminale appelant à boycotter les élections de délégués de classe, infâme tentative de récupération du mouvement lycéen. Participation à mes deux premières manifs : la première à l'initiative des élèves de l'EN (l'Ecole Normale d'instituteurs) contre les violences policières (défiguration de leur condisciple parisien Richard Deshayes, militant de Vive La Révolution, par une grenade lacrymogène lancée à tir tendu lors d'une manifestation pour le Vietnam) au printemps 1971, puis, le 9 mai 1971, première manif sur le Larzac contre le projet d'extension du camp militaire à l'appel du MDPL (Mouvement pour le Désarmement, la Paix et la Liberté, émanation du PSU).

Significative du climat de ces années-là, la visite scolaire (organisée par des profs !) de la communauté de l'Arche de Lanza del Vasto à La Borie Noble. Je n'avais pas été convaincu par ce patriarche sur le libéralisme de la communauté quant à la pratique religieuse : "Personne n'est obligé, disait-il, mais je constate que tout le monde finit par venir aux prières communes..." En tout cas, tout le monde , et moi aussi, était d'accord sur la pratique de la désobéissance civile non-violente. J'étais alors un farouche antimilitariste et pacifiste.

Souvenir très vague, lui aussi, de deux exposés en Histoire. L'un sur la révolution russe, avec mon condisciple Jean-Jacques Rouch. Lui, formé par l'AJS, défendait la vision trotskyste de l'événement, moi la vision anarchiste, puissé à la lecture du "Gauchisme" de Cohn-Bendit. L'autre (tout seul) sur les différents courants du gauchisme, face à l'indifférence silencieuse de la classe, qui m'avait outré : comment ne pas s'intéresser à un sujet aussi passionnant ? Notre professeur, Jacques Jarriot, m'avait gratifié d'un bienveillant bien qu'ambivalent : "A tenté de participer à l'animation de la classe" sur mon bulletin scolaire.

C'était le début, en tout cas, d'une addiction au militantisme qui m'a sauvé de la phobie scolaire. Phobie dont je découvris très tardivement qu'elle était liée à mes tendances autistiques. Mais pas uniquement : j'avais bien affaire à une institution autoritaire, normalisatrice et destructive, et qui l'est demeurée. Mais une institution qui était et reste un lieu de socialisation et de transmission d'un savoir, dont j'ai aussi tiré profit.

C'est pourquoi je n'ai jamais craché dans la soupe : j'aurais seulement voulu contribuer davantage à la rendre un peu plus digeste. Notamment pour ceux-celles qui, comme moi , avaient et ont du mal à avaler le brouet que l'on nous servait et à le digérer, à savoir tous les "pas-pareils" rétifs à la norme, à l'obéissance passive et aux vexations des sadiques de l'élitisme normalisateur et autosatisfait qui, à côté de mes collègues bienveillant-es, qui humanisent l'institution, sévissent, à la faveur, aujourd'hui, de la réaction ambiante.

C'est à ces derniers, les pédagos, que je dédie ce texte, en toute adelphité, et à la mémoire de l'un d'entre eux, Gabriel Cohn-Bendit.


 

Cohn-Bendit Le gauchisme, Seuil, 4e trimestre 1968, 272 p.

Gabriel Cohn-Bendit Lettre ouverte à tous ceux qui n'aiment pas l'école, Little big man, novembre 2003, 140 p.

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