Michelle PERROT Les femmes ou les silences de l'histoire

Publié le par Henri LOURDOU

Michelle PERROT Les femmes ou les silences de l'histoire
Michelle PERROT
Les femmes ou les silences de l'histoire
Flammarion, 1998, réédition 2020 avec une préface inédite, Champs histoire, 702 p.


 

Michelle PERROT faisait partie pour moi de la Sainte Trinité des historiennes du mouvement ouvrier des années 70, avec Rolande TREMPÉ et Madeleine RÉBÉRIOUX. Sa thèse "Les ouvriers en grève (France, 1871-1890)" était et reste une référence.

Elle s'est cependant engagée pleinement sur un champ alors inexploré, l'histoire des femmes, dont ce livre retrace ce que sa préface de 2020 appelle "les premiers pas".

Ces "premiers pas" mettent néanmoins puissamment en lumière les enjeux d'une telle histoire. Il n'est pas indifférent qu'elle soit passé de l'histoire d'un groupe dominé, les ouvriers, à celui d'un groupe encore plus dominé, les femmes, et qu'elle en mette en exergue les résistances à l'oppression et le pouvoir d'agir maintenu, sous la mise à l'écart et l'assignation à la passivité ou à des rôles subalternes.

La rigueur ici s'associe à l'ingéniosité pour traquer tous les signes de cette résistance réduite au silence, mésinterprétée ou caricaturée.

Elle dit toute sa dette aux pionnièr-es anglo-saxonn-es de ces "subaltern studies" qui ont profondément renouvelé le regard sur l'histoire. En particulier aux ouvrages fondateurs de Thomas LAQUEUR (1990 : Making Sex. Body and Gender from the Greeks to Freud) ou Johann W.SCOTT et Louise A. TILLY (1978 : Women, Work and Family). Depuis, comme elle le souligne dans sa préface, l'histoire des femmes en France sous l'angle du féminisme et de l'intersectionnalité a pris son essor, avec de nombreuses recherches éclairantes.

Son livre, composé de différents articles, préfaces, extraits d'ouvrages ou interventions entre 1970 et 1998, n'en est pas moins éclairant.

Ainsi, elle peut retrouver et nous faire retrouver des voix disparues ou mal interprétées, dans tous les secteurs de la société. Des beaux quartiers au peuple, en passant par les intellectuelles et les artistes, se dessine une "conscience de genre" diffuse qui ne prendra son véritable essor que récemment. Mais également, la profondeur de champ historique permet de déceler des variations dans les formes et le degré de l'oppression. Ainsi le XIXe siècle, que PERROT connaît particulièrement bien, apparaît en Europe comme un siècle particulièrement misogyne.

D'autres mythes que celui d'une oppression identique au fil du temps sont aussi déconstruits : en particulier celui d'une émancipation favorisée par les guerres, notamment la Grande de 14-18. PERROT établit clairement que ce sont au contraire des périodes favorisant le recul des droits des femmes, comme toute période où la violence se déchaîne.

Un livre très riche et passionnant, nuancé, bien écrit, et ferme dans ses propos...notamment lorsqu'elle conteste poliment dans "Le Débat" de novembre 1995 le propos du livre de Mona OZOUF sur la "singularité française" qui dispenserait les femmes de France de tout combat féministe, en raison de leur capacité historique à "composer" avec le pouvoir masculin. On reconnaît là de façon prémonitoire la fameuse pétition anti-me-too sur le "droit à être importunée", un courant persistant de l'intelligentsia féminine en France...aujourd'hui heureusement marginalisé.

Publié dans Europe, Histoire

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