Nicolas LEGENDRE Silence dans les champs

Publié le par Henri LOURDOU

Nicolas LEGENDRE Silence dans les champs
Nicolas LEGENDRE
Silence dans les champs
Flammarion, 2023, Harper Collins Poche, février 2025, 302 p.

Nicolas LEGENDRE est journaliste, mais aussi fils de paysan breton, cette double caractéristique donne à son propos une épaisseur peu commune.

Le titre qu’il a choisi à ce compte-rendu de 7 ans d’enquête sur l’agriculture bretonne, de 2016 à 2023, appelle d’abord quelques commentaires.

Rompre le silence

« Silence dans les champs » fait d’abord référence à l’expression militaire « Silence dans les rangs ! ». Cela suggère que le monde agricole serait une armée, et devrait faire preuve d’une discipline militaire en obéissant aveuglément à des chefs pour faire face à des ennemis. Cela suppose également que ce monde agricole est en guerre, et de fait il est beaucoup question dans cette enquête de « guerre commerciale » qu’il s’agirait de gagner. On pressent également derrière cela l’idée d’une guerre millénaire avec le monde des villes, aujourd’hui incarné par les « écolos bobos », qui voudrait imposer son pouvoir au monde des campagnes. Enfin, ce mot d’ordre de « silence » fait référence à la difficulté de prise de parole pour témoigner de ce que vivent les acteurs du monde agricole breton : il est souvent évoqué une sorte d’« omerta », liée, comme son modèle sicilien, à un système mafieux, sans doute moins violent et meurtrier que celui-ci, mais tout aussi pesant.

Cette « loi du silence » est également évoquée dans la BD et le film « Les algues vertes », rendant compte du travail de journaliste d’Inès Léraud (évoquée ici comme un pionnière de la rupture du silence public sur les pratiques de l’agro-industrie bretonne, avec sa série de reportages radio diffusés entre janvier 2016 et septembre 2018 par France Culture dans l’émission Les Pieds sur Terre).

Revenant, dans sa postface de 2025, sur les réactions suscitées par la 1e édition de ce livre, l’auteur remarque qu’elles ont principalement consisté en soulagement et prises de paroles de témoins nouveaux qui s’étaient jusque-là confinés dans le silence général sur les méfaits du système agro-industriel et ultra-libéral en vigueur. Les tenants et profiteurs du système, eux, se sont généralement tus. Cela fait écho au succès du film « Les algues vertes » à la même époque : un article du « Monde » daté 25-8-23 nous apprend que « le film a attiré 355 000 spectateurs en France, dont un tiers dans la région ».

La contre -offensive ne s’est cependant pas faite attendre. Elle a abouti à une forme de radicalisation dont témoigne la progression de la Coordination rurale en janvier 25 aux élections des Chambres d’agriculture, et à l’adoption de lois anti-environnementales comme la fameuse loi Duplomb.

Cependant, la réaction en cours contre cette loi, qui mobilise la société civile de façon inédite, amène à conjecturer que ce système productif à bout de souffle vit peut-être ses derniers soubresauts. S’il reste dominant et a produit la métastase fascisante de la Coordination rurale, il semble bel et bien condamné par l’Histoire.

Un système condamné ?

En lisant cette enquête, j’ai extrait de ma bibliothèque les principaux ouvrages traitant de la question paysanne contemporaine en France.

Une compilation d’articles historiques de Philippe GRATTON publiée en 1972 chez Maspéro sous le titre « Les paysans français contre l’agrarisme » ; l’ouvrage mythique et aujourd’hui trop oublié de Bernard LAMBERT « Les paysans dans la lutte des classes », publié en 1970 dans la collection de poche « Politique » au Seuil ; deux numéros de juin et octobre 1985 (n° 34 et 35) de la revue « Nouvelles Campagnes » (sous-titrée « Comprendre, débattre pour résister et lutter à la campagne »), créée et dirigée par deux anciens militants de la Gop (Gauche ouvrière et paysanne), organisation gauchiste dans laquelle j’ai milité de 1974 à 1977 ; un livre d’André POCHON, agriculteur des Côtes d’Armor , adversaire historique de l’agro-industrie longuement interviewé par Nicolas LEGENDRE (pp 239-256), « Les sillons de la colère », édité en 2001 par Alternatives Economiques et Syros.

Tous ces ouvrages qui représentent pour moi des références, je m’aperçois que je ne les avais pas lus, ou en tout cas je ne m’en souviens pas. J’ai donc entrepris de les relire en parallèle à celui-ci.

Pronostics trop optimistes

Il est donc frappant de constater, en lisant Philippe GRATTON ou en parcourant les sommaires de « Nouvelles Campagnes » avant 1985, que les pronostics progressistes ou révolutionnaires sur l’évolution du monde agricole français se sont révélés faux.

Ainsi, Philippe GRATTON, c’est la thèse centrale de son livre résumée dans son titre, semble considérer que le mythe de l’unité paysanne symbolisée par le terme d’« agrarisme », a volé définitivement en éclats depuis le soulèvement paysan de 1953, avec la naissance du « comité de Guéret », scellant ainsi la rupture entre petits et moyens paysans et grands propriétaires fonciers. Il en voit même la confirmation dans les manifestations paysannes ultérieures des années 60 , et notamment celles de juin 1961 dont il donne une lecture très différente de celle qu’on lira ci-après.

De la même façon, je relève dans le sommaire de « Nouvelles Campagnes » de l’été 1981 le titre « Crise du modèle breton ». Sans préjuger du contenu de l’article, on peut néanmoins remarquer que ce « modèle » a connu son apogée dans les années 90 et 2000, et que Nicolas LEGENDRE instruit sa nocivité persistante, tandis que les dernières élections de janvier 25 aux Chambres d'Agriculture ont maintenu, malgré leur érosion, les majorités sortantes, avec juste une progression remarquée de la Coordination rurale qui cultive le mythe « agrarien » de l’unité paysanne.

C’est la raison pour laquelle, après avoir écrit que le système agro-industriel « est » condamné par l’Histoire, j’ai rectifié ma formulation en « semble » condamné.

Le modèle breton ou le triomphe d’un agrarisme moderne

Le constat fait par LEGENDRE en 2023 est celui d’une profonde transformation de la Bretagne depuis 1961, avec un autre événement fondateur que la révolte de 1953 : la prise d’assaut et l’occupation de la sous-préfecture de Morlaix par Alexis Gourvennec, Marcel Léon et leurs troupes de la FDSEA et du CDJA du Finistère, le 8 juin 1961. Arrêtés et placés en détention provisoire, ces deux leaders sont relaxés par le tribunal correctionnel 15 jours plus tard sous la pression de la foule. C’est le début d’une impunité au long cours des exactions commises par le syndicalisme agricole majoritaire, et d’une co-gestion avec l’État de la politique agricole (pp 178-180). Une politique placée sous le double signe de la modernisation productiviste et de l’ultra-libéralisme. Ainsi est né le « modèle breton ».

En l’espace de 60 ans, la Bretagne a été profondément transformée en se jetant « à corps perdu dans l’aventure du volume, du bas coût et des circuits longs ». (p 30)

« On y produit chaque année suffisamment d’aliments pour nourrir l’équivalent de 22 millions de personnes, alors qu’elle ne compte que 3,3 millions d’habitants. » (ibid.)

C’est allé de pair avec une profonde transformation du paysage : « Le remembrement, qui a accompagné l’industrialisation des pratiques agricoles, a entraîné la disparition de 70 % du linéaire bocager (autrement dit des haies). Dans le même temps, pour les mêmes raisons, des milliers d’hectares de zones humides ont été asséchés. Des milliers de cours d’eau secondaires ont été rectifiés (autrement dit canalisés et orthogonalisés). » (p 257)

Le nombre d’animaux d’élevage a été multiplié : aujourd’hui « la Bretagne compte 100 millions d’animaux d’élevage dont 10 millions de porcs et bovins (…) l’apparition des « marées vertes » (les algues vertes qui envahissent le littoral) coïncide avec le développement massif dans la région de l’agriculture productiviste et de l’élevage hors-sol. » (p 258)

Ce changement structurel, porté par la majorité de la profession agricole et ses institutions, a eu un impact majeur sur l’emploi : « En Bretagne, le nombre de paysans est passé de 370 000 en 1970 à 55 200 en 2020 selon l’Insee. » (p 282)

Mais parallèlement le nombre d’emplois dans les industries agroalimentaires s’est fortement accru et celles-ci, à l’instar des exploitations agricoles, se sont fortement concentrées : « À elles seules, en 2019, les 10 principales entités économiques bretonnes du secteur représentaient (…) plus de 43 000 emplois, soit environ les 3/4 du nombre total d’emplois régionaux dans l’agroalimentaire. » (p 128)

Cependant, ce « prodigieux élan qui a permis l’émergence de cette « puissance » agroalimentaire a un prix, d’autant plus difficile à évaluer qu’il inclut des coûts cachés. » (p 30)

L’émergence progressive des coûts cachés continue d’être minimisée, voire niée, notamment par la petite minorité qui en profite le plus, mais aussi par tous ceux, politiques en tête, qui se sentent impuissants à sortir de ce système.

L’idéologie unanimiste qui préside à cet aveuglement volontaire est portée par un large spectre politique qui va du PS local (du moins sa majorité, qui dirige le Conseil régional) à l’extrême-droite.

Elle s’appuie sur une forme d’agrarisme moderne qui confond profiteurs et exploités de ce système, tout en désignant un bouc-émissaire : « les écolos ».

Son soubassement culturel est le cléricalisme catholique basé sur la confiance aveugle à l’autorité établie, l’hypocrisie, l’unanimisme communautaire, l’individualisme et le silence.

Les victimes du système agro-industriel et son avenir

LEGENDRE note bien le fait que tous les acteurs agricoles de premier plan qu’il rencontre ou évoque (tel Alexis GOURVENNEC déjà cité) ont été formés à la JAC (Jeunesse Agricole Catholique). Seulement, certains ont rejoint les héritiers de l’aristocratie (groupe de Landerneau), jonction évoquée pp 63-70, pour former ensemble le nouvel agrarisme libéral et moderne, qui a imposé sa loi, tandis que d’autres, restés minoritaires, ont nourri la résistance à ce modèle, à travers ce qui est devenu la Confédération paysanne et le mouvement écologiste, en s’émancipant de la culture cléricale. Par contre, l’aventure du Modef et du communisme rural, analysée par Philippe GRATTON, n’a pas eu prise sur cette région, et ne s’est pas développée ailleurs.

Les nombreux témoignages produits par LEGENDRE vont tous dans le même sens : un désenchantement croissant face aux promesses de l’agroproductivisme, des souffrances qui vont jusqu’au burn out et au suicide, un environnement saccagé, tout cela pour un profit fragile et bien mal partagé.

Le discours agrarien sur la coexistence possible de plusieurs modèles agricoles ne tient pas la route : sa reprise par certains politiques, voire par l’État, non plus.

Agro-industrie et agro-écologie ne peuvent coexister : un choix politique clair s’impose. Cette contradiction vient d’être encore une fois mise au grand jour par la loi Duplomb, après de longues années d’équivoque et de double discours des autorités, bien mis en valeur dans ce livre.

Au final, les paysans français devront bien en finir avec l’agrarisme s’ils veulent survivre. Et leur seul avenir est dans l’agro-écologie.

Nicolas LEGENDRE Silence dans les champs
Nicolas LEGENDRE Silence dans les champs
Nicolas LEGENDRE Silence dans les champs
Post Scriptum du 6-5-26 :
Violence dans les champs.


 

Ce livre a été prolongé par un documentaire télévisé programmé pour le 30 mars 2026 sur France 5. Déprogrammé au dernier moment pour cause de mort célèbre (je ne me rappelle plus laquelle), il a finalement été diffusé, avec moins de publicité, le dimanche 3 mai à 21h05, et suivi d'un intéressant débat . Podcast : https://www.france.tv/documentaires/documentaires-societe/8399268-violence-dans-les-champs.html

Nous en avons parlé lors de la réunion de notre groupe local Les Écologistes 65, car plusieurs d'entre nous l'avaient vu, notamment un agriculteur retraité.

Il fait apparaître de façon très claire que la plupart des agriculteurs-trices français-es sont prisonnier-es d'un système verrouillé et cautionné par le pouvoir politique, dont ils voudraient souvent sortir, mais sans savoir ni pouvoir comment.

La réaction de repli identitaire incarnée par la Coordination rurale et captée par le RN est le symptôme de cet emprisonnement. D'autres prisonniers sont condamnés à collaborer avec les institutions qui les enferment dans ce système : FNSEA et JA, Coopératives, Chambres d'Agriculture, MSA et Crédit Agricole "Mutuel", Enseignement Agricole Public...

Ce système repose sur la course à la productivité, à la spécialisation et à l'agrandissement sur fond d'investissements dans le foncier et le matériel, d'endettement massif, de surtravail et de burn-out, de surconsommation d'eau, de pollution et d'auto-intoxication aux pesticides.

Ce qui induit une situation de conflit avec les reste de la société...qui pourtant "profite" du bas coût d'une alimentation devenue industrialisée et nocive pour la santé et l'environnement.

Le documentaire permet de faire parler à visage découvert quelques évadés de cette prison. C'est à la fois prenant, émouvant, révoltant et rempli d'espérance, celle que les évasions vont devenir de plus en plus nombreuses, les prises de parole des victimes de ce système aussi, et que des politiques autres que les écologistes vont enfin prendre la mesure du désastre.

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