Bernard LAMBERT Les paysans dans la lutte des classes
Ce livre, excellemment préfacé par Michel ROCARD, alors secrétaire-général d’un PSU incarnant les « forces de Mai (68) », est un grand classique trop oublié.
Son auteur, paysan de Loire-Atlantique, né en 1931, fut l’un des cadres de la JAC (Jeunesse Agricole Catholique) dans les années 50, pépinière de dirigeants du monde agricole de l’Ouest. Secrétaire-général adjoint du CNJA (Centre National des Jeunes Agriculteurs ) en 1956-58, il est élu député MRP (l’ancêtre du Modem) en 1958. Il se fait connaître au Parlement par ses interventions contre la guerre d’Algérie, ce qui est alors mal vu : battu aux élections de 1962, il n’y reviendra pas et retourne à son métier de paysan. Son évolution intellectuelle et politique l’amène au PSU, auquel il adhère en 1966. Membre de la Direction Politique Nationale (l’équivalent du Comité central ou du Conseil Fédéral d’autres partis), il rejoint après Mai 68 le courant de la Gauche Ouvrière et Paysanne, qui quitte en majorité ce parti en 1972, et anime au sein du CNJA et de la FNSEA le courant des Paysans-Travailleurs qui se fait nationalement connaître en organisant des marches convergeant sur le plateau du Larzac à l’été 1973, suite à l’abandon par la FNSEA du soutien à la marche sur Paris des paysans menacés d’expropriation par l’armée en janvier. Je me souviens toujours avec émotion du discours qu’il tient à cette occasion avec sa phrase célèbre : « Jamais plus les paysans ne seront des Versaillais », proclamant l’alliance qu’il aurait voulu irréversible entre paysans exploités et ouvriers, symbolisée alors par la venue des ouvriers de Lip sur le Larzac.
Michel Rocard, dans sa préface, insiste sur le fait que Bernard Lambert n’est pas un théoricien marxiste, mais un autodidacte formé dans et par les luttes collectives, et dont la formulation qu’il donne à ses expériences est validée par un collectif d’« une centaine de militants paysans ». Il en souligne la rigueur et la valeur théorique et en fait « une œuvre socialiste importante ». (p 9)
C’est en effet le cas, je le crois.
On pourrait se laisser arrêter par la référence constante et répétée à la « lutte des classes » et à la dénonciation du « réformisme », formulations datées et qui ont mal vieilli. Mais au-delà de cela, le fond des analyses frappe par sa pertinence.
Aliénations du monde paysan
Ce point fait l’objet d’une première partie bien charpentée. Bernard LAMBERT, et le collectif dont il est le représentant, distinguent en effet 6 types d’aliénations pesant sur la prise de conscience des paysans exploités.
Tout d’abord « une idéologie : le corporatisme », où l’on retrouve ce que Philippe Gratton avait appelé « l’agrarisme ». Mettant en cause l’influence de l’Église à cet égard, Lambert met en rapport cette idéologie avec l’expérience historique des paysans : tenus à l’écart de l’industrialisation et de la culture urbaine qui en a découlé, ils se sont montrés logiquement réceptifs aux discours opposant le « monde rural » à « la ville », et à cultiver une forme artificielle d’unité avec laquelle il n’est pas si évident de rompre. Et pourtant cette rupture est nécessaire.
Ensuite, le « mythe » de « la propriété du sol ». Si « l’accession à la propriété individuelle du sol a permis aux agriculteurs de s’affranchir des tutelles seigneuriales » ( p 28), elle s’est progressivement transformée en contrainte avec la question de l’héritage et du partage entre frères et sœurs.
« Un mode de vie : l’exploitation familiale », constitue également un frein dans la mesure où il conforte la conception patriarcale et individualiste du « chef d’entreprise ».
L’ « empreinte durable (de) l’aliénation religieuse » est remise ici en cause « de l’intérieur » par un militant qui se dit toujours catholique, dans un contexte où « une partie importante de l’Église, laïcs et clercs, conteste aujourd’hui cette Eglise historique qui, même si elle est en voie de disparition, marque toujours profondément les attitudes, les mentalités. » (p 37)
Pronostic, dont on peut dire aujourd’hui qu’il pêchait par un optimisme excessif… La marque profonde reste, et sous sa double traduction évoquée ici : celle du respect des hiérarchies établies et du rejet de leurs remises en cause (hier le socialisme et le communisme, aujourd’hui le féminisme et l’écologie) au nom de la tradition, et celle du refus du conflit au nom du dialogue entre exploiteurs et exploités, prôné par les réformistes. Je note qu’ici « conflit » est assimilé à « violence » sans que la question soit approfondie : dans ces années post-68 la violence n’avait pas le caractère tabou qu’elle a pris depuis, et, surtout, on ne s’interrogeait pas encore suffisamment sur ses effets pervers, et sur la façon de la maîtriser en conséquence.
« Une équivoque qui a la vie dure : l’école », marque un des échecs principaux de la contestation post-68. L’analyse doit donc ici aussi être particulièrement retenue.
Filant la comparaison entre l’enseignement laïque et l’éducation religieuse, elle met en exergue leur caractère communément paternaliste et autoritaire, et leur refus commun d’assumer la division et le conflit social. L’élitisme républicain cultive l’individualisme conforme aux valeurs de la société capitaliste. Les programmes scolaires évacuent systématiquement les classes populaires, leurs valeurs, leur culture et leur histoire. Les méthodes pédagogiques privilégient le mode descendant et la concurrence au détriment de l’activité et de la coopération.
Ces carences ont amené la création de mouvements d’éducation populaire : c’est ainsi que l’auteur analyse le rôle de la JAC après 1945. « L’implantation de la JAC, c’est l’expression d’une carence de l’école publique. Dans les limites que lui imposait son caractère confessionnel, la JAC a mis en œuvre une pédagogie bien moins directive que l’école officielle, basée sur l’expérimentation à partir des conditions de travail, centrée sur la prise de conscience collective. » (p 50)
Là encore, les espoirs exprimés sur la lutte contre un système scolaire au service des dominants ont tourné court. La mise en place tardive d’un enseignement technique agricole public n’a pas contribué à l’émancipation du monde paysan, mais au contraire à sa normalisation dans le nouveau cadre productiviste et libéral.
« Une intoxication : les moyens d’information ». Là aussi, les mots sont durs, mais l’analyse toujours rigoureuse. L’évolution considérable des techniques et supports de l’information appellerait bien des mises à jour, mais la structure du pouvoir garde sa profonde dissymétrie. Ce sont bien les intérêts dominants dans la société qui gardent le contrôle, voire l’ont renforcé, pour imposer leur vision du monde. L’information reste un enjeu majeur de pouvoir, et donc un terrain de lutte.
Les paysans dans la lutte des classes
Leur rôle est subordonné à l’émancipation des six aliénations évoquées, on l’a compris. Mais en outre à une réappropriation de l’Histoire et à une appropriation des nouveaux enjeux de la pénétration du capitalisme dans les campagnes.
Ainsi l’héritage du passé est double. C’est d’abord celui d’un compromis historique de la bourgeoisie avec la petite paysannerie propriétaire, symbolisée par les tarifs douaniers protecteurs des productions agricoles et par la répression de la Commune de Paris et du mouvement ouvrier au nom de la défense de la propriété. Et c’est ensuite une forme ancienne de la lutte des classes qui oppose d’une part petits et gros producteurs pour la survie des premiers, et d’autre part patrons et salariés agricoles.
Concernant les nouveaux enjeux, l’hypothèse émise dans ce livre, et qui a fait beaucoup discuter dans les milieux marxistes, est celle d’une prolétarisation des petits propriétaires exploitants à travers leur intégration au complexe agro-industriel. Sans devenir des salariés formels, ils sont soumis à un lien de subordination réelle aux firmes. Ainsi le livre distingue deux catégories de paysans exploités :
« -Les paysans paupérisés ou pauvres, sont ceux qui, travaillant sur de petites exploitations, n’ont pas pris le risque de se lancer dans des investissements permettant d’industrialiser la production. Ils sont exploités à la fois par les gros agrariens qui utilisent leur misère pour obtenir des aides publiques dont ils accaparent la plus grande partie et par le pouvoir politique qui, pour le compte du capitalisme, accélère leur départ en limitant de plus en plus leur revenu. Ils deviennent alors des déracinés prêts à occuper une fonction de manœuvre dans l’industrie quel que soit le montant des salaires.
-Les paysans prolétarisés se sont eux engagés dans la modernisation intensive, l’industrialisation de leur production. Ils se sont endettés dans de grandes proportions et se trouvent en fait entièrement dominés par les industries et coopératives qui leur fournissent l’approvisionnement et le débouché de leur production. Exploités en tant que travailleurs, ils sont progressivement dépossédés des véritables moyens de production. Ils entrent ainsi progressivement dans la catégorie des prolétaires. » (note 1, pp 78-9)
Cette typologie fait preuve à la fois de simplisme et d’une vision linéaire de l’Histoire, centrée sur le seul « développement des forces productives » et la « lutte des classes ».
Comme le montrent à la fois le livre de Nicolas LEGENDRE, rendant compte de l’évolution réelle plus de 50 ans après, et le témoignage historique et politique d’André POCHON, dont je vais rendre compte, la situation de la paysannerie française ne s’est pas réduite à ce schéma.
Si la paysannerie pauvre a été effectivement éliminée, cette élimination ne correspond pas uniquement au refus d’investir dans la modernisation. Inversement, tous les modernisateurs ne sont pas tombés dans les filets de l’agro-industrie, et ceux qui l’ont fait y ont parfois trouvé leur compte ou cru le trouver en s’agrandissant : ils n’ont pas rejoint le combat du prolétariat, bien au contraire. On y reviendra avec le livre d’André POCHON.
Bienvenue cependant est l’analyse des « équivoques de la coopération » qui met bien en évidence la récupération de cet outil collectif par le capitalisme à travers sa bureaucratisation.
Bienvenue également l’analyse du plan Mansholt et du rapport Vedel préparant l’intégration de l’agriculture au capitalisme productiviste et consumériste. Ainsi que la dénonciation du « réformisme » du syndicalisme agricole majoritaire, paravent corporatiste de la pénétration du capitalisme dans l’agriculture.
Pistes pour une action socialiste dans l’agriculture
Cette 3e et dernière partie du livre trace des perspectives pour l’action collective dont certaines n’ont pas pris une ride, tandis que d’autres s’avèrent critiquables ou obsolètes.
Ainsi, on peut faire siennes les considérations préliminaires sur la part respective de « la spontanéité des masses » et du « programme », débat toujours actuel avec nos camarades libertaires qui ont tendance à privilégier la première, ou néo-avantgardistes qui ont tendance à fétichiser le second. À l’époque, ce débat opposait les tenants de « la technique du contre-plan », ouvrant aux risques de technocratie ou de récupération, par défaut de mobilisation à la base, et adeptes de l’activisme et de la contestation tous azimuts post-68. Bernard LAMBERT et ses amis prônent avec sagesse une dialectique permanente à entretenir entre luttes à la base et élaboration programmatique. Celle-ci permettant de répondre à deux types d’interrogation des travailleurs : savoir pour quoi on lutte, et avoir des garanties sur son avenir, notamment par rapport aux risques d’une nouvelle domination.
Sur la question de la maîtrise du « premier outil de travail, le sol », je suis frappé par l’actualité de la réflexion et des propositions, et sur l’exemplarité de leur première mise en œuvre sur le Larzac après 1981, à travers la Société Civile des Terres du Larzac.
Je ne résiste donc pas au plaisir de citer le passage décrivant les sociétés foncières souhaitées : « Nous sommes en droit d’exiger que ces sociétés foncières soient exclusivement contrôlées, au stade d’une petite région, couvrant par exemple 10 000 hectares de SAU environ, par les représentants élus aussi bien des agriculteurs que de l’ensemble des travailleurs et des collectivités locales. Les pouvoirs publics ne pourraient intervenir qu’au cas où l’usage du sol concernerait des équipements collectifs.
Ces élus auraient à prévoir l’usage et l’affectation du sol, aussi bien en fonction des besoins des agriculteurs que de la collectivité.
Les baux seraient conclus pour une durée s’étendant jusqu’à l’âge de la retraite. La seule exigence à l’égard du fermier porterait sur la nécessité de mettre le sol en bonne condition de productivité. » (p134)
Ceci est à comparer avec la présentation de la nouvelle SCTL par José Bové et François Mathey dans « Nouvelles Campagnes » n°35 , octobre 1985, pp 101-109.
Celle-ci a pour objet de gérer les 6300 hectares de terres agricoles acquis par l’État au titre du projet d’extension abandonné du camp militaire. On s’aperçoit que le montage juridique trouvé s’apparente par bien des aspects aux pistes suggérées ci-dessus.
En ce domaine, comme dans les autres, l’accent est mis sur le débat collectif permanent et la nécessité de prendre en compte le cadre capitaliste de l’action et ses effets induits.
Concernant « l’action des paysans dans l’économie globale » on touche aux limites de cette réflexion; la vision de l’économie est ici étroitement « développementiste » et n’a donc en rien intégré la réflexion écologiste. Cela fait partie des choses qui ont mal vieilli.
Nonobstant ces limites, on trouve aussi ici une critique pertinente de la Division internationale du travail sous domination capitaliste qui ruine les agricultures vivrières du « Sud ». Ainsi qu’un plaidoyer pour la solidarité mondiale de tous les exploités.
À tous ces titres, ce livre pionnier mérite d’être revisité.
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