André POCHON Les sillons de la colère
J’ai évoqué André POCHON à propos de sa longue interview par Nicolas LEGENDRE en 2023. Il le présente alors comme un « pétulant nonagénaire ». Formé comme eux à la JAC, il est le contemporain d’Alexis GOURVENNEC, disparu en 2007, et de Bernard LAMBERT, mort en 1984. Le premier présenté quasiment comme le saint patron de la voie productiviste (statufié en 2022 dans la « vallée des saints » de Carnoët, LEGENDRE, pp 261-2) ; le second restant pour l’Histoire l’un des principaux précurseurs de la Confédération paysanne, devenue le principal syndicat de gauche dans l’agriculture.
Tous trois sont bretons, mais pas de la même région. Alors que Gourvennec venait du Léon, très conservateur, Lambert de Loire-Atlantique où le mouvement ouvrier était puissant, Pochon lui vient de la région de Saint-Brieuc plus partagée entre conservateurs et progressistes. LEGENDRE nous le présente comme « jadis adhérent au Parti Socialiste (dont il critique vertement le « manque de courage » des dirigeants en matière de transformation agricole) (…) un catho de gauche à la modération toute bretonne et aux convictions inébranlables. » (pp 239-40)
Ces convictions se sont forgées dans sa pratique professionnelle et militante au sein des CETA, les Centres d’étude technique agricole, créés par centaines à partir de 1947 par la jeune génération paysanne. Il y revient à la fois dans son interview de 2023 et dans ce livre de 2001, écrit et publié dans la dynamique de la dénonciation de la « malbouffe » par José Bové lors du fameux démontage du MacDo de Millau en 1999.
Il nous propose en effet une autre Histoire de la modernisation de l’agriculture française, en opposant deux modèles de modernisation. Le premier, initié par les CETA, dans les années 50-60, basé sur l’initiative paysanne en lien avec les scientifiques de l’Inra ; le second porté par on ne sait trop qui, et c’est là une des faiblesses de son livre qui incrimine successivement la promotion du maïs-fourrage, l’exemple hollandais de l’élevage de porcs sur caillebotis repris par Alexis Gourvennec et admiré par les membres des CETA, puis la mise en place de la PAC et le soutien par la FNSEA de la politique productiviste dans ce cadre, à partir des années 70.
On a le sentiment qu’il ne s’agit que de choix techniques, d’ailleurs très clairement expliqués, dont les effets vont s’avérer contre-productifs. Mais ceux qui les portent et les promeuvent ne sont pas clairement désignés, ni leurs motivations analysées.
Si la première modernisation s’est appuyée sur une polyculture-élevage basée sur la prairie cultivée et la rotation des cultures, la seconde est celle de la spécialisation et de l’élevage hors-sol, avec le couple maudit maïs-lisier et le soja importé pour compléter l’aliment du bétail en protéines.
André Pochon explique très bien les effets induits de ces choix en matière environnementale, énergétique, de souveraineté alimentaire et de sécurité sanitaire.
Reste la question que pose aussi le livre de LEGENDRE : pourquoi des choix aussi désastreux sont-ils encore portés par une majorité d’agriculteurs et soutenus de fait par la majorité des élus politiques ? Cela alors-même que la majorité de la société est très lucide sur ces dégâts et ces impasses du productivisme agro-industriel.
Aux élections de janvier 2025 aux Chambres d’Agriculture, la seule organisation qui progresse est la Coordination rurale, qui cultive le corporatisme violent et anti-écolo, avec près de 30 % des voix, en progrès de près de 10 % depuis 2019, alors que la Confédération paysanne reste scotchée à 20 %, et que l’alliance FNSEA-JA garde une majorité relative de 46,70 % et la quasi-totalité des Chambres d’agriculture grâce à ses appuis dans les collèges salariés.
Porter une alternative agricole et une politique de transition clairement définie reste un défi à relever pour émanciper la profession de tous ses faux-prophètes.
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