Gaza : des destructions à l'expulsion ?
Un article du 24 juillet sur le site de la BBC nous alerte sur des destructions systématiques de bâtiments civils par l'arméee israélienne dans les zones qu'elle contrôle.
Israël a démoli des milliers de bâtiments dans la bande de Gaza depuis qu'il s'est retiré du cessez-le-feu avec le Hamas en mars, avec des villes et des banlieues entières - qui abritaient autrefois des dizaines de milliers de personnes - rasées au cours des dernières semaines.
Les images satellites montrent des destructions massives dans plusieurs zones que le commandement militaire israélien affirme avoir sous "contrôle opérationnel".
De grandes parties ont été causées par des démolitions planifiées, à la fois sur des bâtiments déjà endommagés et sur d'autres qui semblaient largement intacts.
Des images vérifiées montrent de grandes explosions libérant des panaches de poussière et de débris, alors que les forces israéliennes procèdent à des démolitions contrôlées d'immeubles, d'écoles et d'autres infrastructures.
https://www.bbc.com/afrique/resources/idt-33fccfbe-abcc-4af1-bdd2-632b2787cf59
Le 22 juillet, en pénétrant dans Deir al-Balah, dernière grande ville de la bande de Gaza qui n'avait pas été l'objet d'une offensive de grande envergure, Israël entame une nouvelle stratégie. Jusqu'à présent, la zone avait été laissée de côté en raison de la probable présence d'otages israéliens détenus par le Hamas depuis l'attaque du 7 octobre 2023, qui auraient pu être des cibles collatérales. Désormais, selon l'ONU, 88% de la surface de Gaza est soumis à un ordre d'évacuation ou inclus dans une zone militarisée israélienne.
Ces faits posent la question des buts de guerre israéliens, qu'on a trop longtemps estimés comme incertains.
La systématicité des destructions d'infrastructures et de bâtiments rappellent des précédents, à propos dequels on avait utilisé le terme d'urbicide, mais celui de spatiocide avait déjà été utilisé concernant la politique israélienne :
On le retrouve notamment dans les travaux du sociologue Sari Hanafi et du géographe Jacques Lévy, notamment dans le cas d'Israël et des territoires palestiniens. Dans leurs articles respectifs "Spatio-cide, réfugiés, crise de l'Etat-nation" (Sari Hannafi, Multitudes, 2004-4, n°18, pp. 187-196) et "Topolgie furtive" (Jacques Lévy, EspacesTemps.net, 28 février 2008, catégories Mensuelles), ils montrent que l'espace est une ressource utilisée par l'Etat israélien pour casser toute construction étatique palestinienne en rompant toute continuité territoriale. Le concept est ainsi opposé au génocide, pour montrer combien ces processus politiques d'annexion territoriale visent la terre en tant qu'enjeu. "En quoi ce mode de contrôle de l’espace diffère-t-il d’un quadrillage habituel d’une armée d’occupation ? La mise en place d’un réseau dense permettant de contrôler les Palestiniens est une incontestable composante de l’action israélienne. Mais ce n’est qu’un aspect de cette politique. L’autre aspect consiste à détruire progressivement et systématiquement toute possibilité de consistance autonome pour un espace palestinien, mais en évitant les mesures les plus radicales et les plus visibles (expropriation générale des terres, déplacement ou expulsion massive des habitants ; peuplement consistant, exhaustif et définitif par des colons)" (Jacques Lévy, "Topologie furtive", op. Cit.).
https://geographie-ville-en-guerre.blogspot.com/2008/10/la-notion-durbicide-dimensions.html
Du spatiocide à l'expulsion : la réalisation d'un fantasme ?
Dans le "1" du 19 février, consacré au thème "Comment finir une guerre ?", le politiste Sylvain Cypel pose la question des buts de guerre d'Israël à Gaza.
Il revient sur la proposition jugée baroque de Donald Trump de vider Gaza de sa population par un "transfert" vers des lieux plus habitables.
Et il rappelle qu'une telle politique a un précédent fameux : "Un premier déplacement massif de population a été mené entre 1947 et 1950, lorsque plus de 85% des Palestiniens qui vivaient préalablement à l'intérieur de ce qui allait devenir les frontières officielles de l'État d'Israël en furent évacués. Depuis, les Palestiniens l'appellent la Nakba, leur "Catastrophe".
Longtemps Israël prétexta que cette population n'avait aucunement été expulsée, mais qu'elle était "partie volontairement". Aujourd'hui, hormis quelques négationnistes, aucun historien sérieux ne nie la réalité de leur expulsion."
Après cet épisode fondateur, note-t-il, le thème du "transfert" disparut totalement du débat public en Israël, où d'ailleurs on refusa d'appeler les Palestiniens par leur nom, car les 10% restants de "non-Juifs" dans le nouvel État sont appelés "Arabes" ou "minorités".
Le thème réapparaît à partir de 1967 avec l'occupation de la Cisjordanie et de Gaza, mais reste marginal jusqu'à la première "Intifada" de décembre 1987 où la jeunesse palestinienne de ces territoires occupés depuis 20 ans en violation du droit international se soulève .
Dès 1988 un général en retraite, Rehavam Zeevi crée un nouveau parti, Moledet ("La Patrie") qui se présente explicitement comme le "parti du transfert". Il ne conquiert que 2 sièges sur 120 aux élections mais entre au gouvernement de coalition de la Droite. Depuis, l'idée du "transfert" a crû régulièrement dans la société israélienne et des sondages ont commencé à apparaître sur le sujet.
"En 1991, 24% des Israéliens se disaient favorables à la "solution du transfert". En 2002, ses partisans étaient passés à 45% L'idée croissait d'année en année, comme une aspiration légitime -mais, pour beaucoup, irréaliste. Et le 7 octobre 2023 est advenu (...) La société basculait entre affres d'effroi et désir de vengeance. Aujourd'hui, selon un sondage israélien du 4 février 2025 de l'Institut de politique du peuple juif, 80% des Juifs israéliens seraient favorables au "plan Trump de délocalisation" de la population de Gaza. Parmi eux, 30% estiment que ce plan "n'est pas réaliste", tout en déclarant qu'ils auraient "aimé qu'il le soit". Seuls 3% des Juifs israéliens jugent ce plan "immoral"."
Cet état d'esprit est le fruit d'un déni de réalité au long cours : celui de l'existence du peuple palestinien et du caractère colonial de l'État d'Israël.
Mais ce qui interroge le plus est l'aval donné à ce fantasme par le chef de l'État le plus puissant du monde, en violation ouverte du Droit international. Comme le rappelle Sylvain Cypel, les "déplacements et transferts forcés de population" constituent un "crime contre l'humanité" selon l'article 7 du Statut de Rome de la Cour Pénale Internationale, non reconnu par les USA et Israël, mais ratifié par 125 États, dont, parmi ceux potentiellement destinataires du déplacement forcé de la population de Gaza, celui de Jordanie.
Le début d'un réveil moral de la population juive israélienne face aux images insoutenables de la famine à Gaza n'est pas à exclure, mais le chemin reste long de la désintoxication coloniale et de la promotion d'un État laïque et égalitaire. C'est pourtant le seul chemin vers la paix. Il passe également par des changements politiques aux USA.
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