Angles et perspectives sur la Russie en guerre (2022-2023)
Invendable n°2 Autostop Poutine,septembre 2024, 204 p. L'OBS Voyage dans la Russie interdite, 16 novembre 2023 , pp 22-30
J'avais remarqué ce reportage paru dans "L'OBS", qui n'était pas encore devenu "Le Nouvel Obs". Signé Serge Hastom, c'est un digest de ses "carnets de reportages très indépendants", auto-édités avec son complice Louis Borel, que j'ai pu écouter au FIJ 2025, sous le titre "Invendable".
Il traçait un portrait contrasté de ce vaste pays, opposant les deux métropoles, Saint-Petersbourg et Moscou, 20 millions d'habitants à peine, avec leurs élites culturelles libérales, au pays profond de 120 millions d'habitants où s'échinent les classes populaire qui font vivre le pays à coup de contrats précaires à durée limitée , la vakhta, dont, nous dit-il, "peu de Moscovites" ont connaissance (p 30). Ce pays profond est patriote et traditionnaliste et ne comprend pas l'hostilité de la France, dont il admire souvent la culture, à la Russie. Il hait profondément le "pédéraste" Macron et attend avec impatience l'arrivée au pouvoir de Marine Le Pen; comme s'il existait une internationale populaire de la réaction nationaliste.
Cette opposition, nous dit Hastom plus longuement dans "Invendable", est sous-estimée en France où l'on ne perçoit que le point de vue des opposants à Poutine... dans le milieu intello parisien qui est le sien.
Fausse naïveté
Je le soupçonne fortement d'avoir un peu forcé le trait pour vendre son reportage et en tout cas "faire le buzz". Et d'ailleurs, cette absence de recul sur ce conflit, malgré une habile contextualisation subjective où il réfère ce qu'il entend à sa propre vision préalable et "libérale" des choses, lui a valu des refus de publication, d'abord dans un magazine qu'il ne nomme pas par déontologie, mais dont on comprend assez facilement qu'il s'agit de "Courrier international", concernant une "revue de la presse russe" sur le conflit, puis concernant ce reportage-ci dans deux magazines du "même groupe" (il s'agit du "Monde"), dont certainement "M" le magazine du 'Monde" associé à son numéro du samedi (p 200), avant de finalement forcer la porte de "L'OBS", qui appartient au même groupe de presse. En témoigne également cet article qu'il a donné à "Arrêts sur image" sur la censure de la presse ukrainienne, en date du 1er avril 22 : https://www.arretsurimages.net/articles/en-ukraine-lautre-guerre-de-linformation
Cela dit son reportage de 3 mois d'auto-stop en Russie se lit très agréablement : c'est très bien écrit et accrocheur. On perçoit bien ces gens du peuple très divers, certains très sympathiques comme ces trois femmes ouzbekes qui "nettoient les rues et les allées du marché entre 1 h du matin et 21h" à Derbent, dans le Daghestan voisin de la Tchétchénie, et qui, malgré leurs dures conditions d'existence, rient tout le temps, p 59. Ou Olga, l'avocate nénètse qui essaie de protéger son peuple face aux rouleaux compresseurs de l'extractivisme pétrolier et du changement climatique, pp 94-101. On pense ici aux autres peuples de l'Arctique, confrontés aux mêmes défis, en Scandinavie ou en Alaska, et racontés par Olivier Truc ou Nastassja Martin.
Mais la mise en récit, qu'il faut bien qualifier de sensationnaliste, butte toujours sur cette volonté de "non-conformisme" au point de vue "occidental-libéral". Au point qu'il convient de toujours la rapporter à un contexte sous-estimé : celui d'un régime prédateur et violent, sans arrêt relativisé par des considérations en soi justes mais pernicieuses, voire perverties.
Faut-il ajouter que Serge Hastom a appris le russe pour ce reportage en quelques mois de cours intensifs à l'Inalco ? Sa connaissance du pays est donc minimale et correspond à sa volonté d'un regard "naïf" sur le pays, débarrassé de tous les "préjugés occidentaux".
Ce biais faussement naïf, hautement revendiqué au nom d'une éthique journalistique revenant à ses sources les plus pures, pose une question : celle de son instrumentalisation par ceux, aucunement naïfs, qui ont intérêt à proposer un récit alternatif à celui alimentant la solidarité avec l'Ukraine agressée.
Aussi ai-je choisi de mettre ce reportage en vis-à-vis de ceux d'une autre journaliste. Une russe émigrée, de la même génération. Que j'ai pu également écouter au FIJ 2025.
Kristina SAFONOVA On regardait ailleurs Des Russes ordinaires contre la guerre, Les Belles Lettres, textes russes révisés par Pavel Merzlikine et publiés par Meduza, traduction du russe : Catherine Perrel, 2022 et 2023, 222 p.
Autant le ton de Hastom est léger et primesautier, autant celui de Safonova est grave et tragique. Question d'angles et de perspectives.
Hastom est parti à l'aventure dans un pays inconnu où tout est sujet d'émerveillement; s'il maîtrise la langue et a une étonnante faculté d'adaptation, il n'est pas "partie prenante" de ce qui se joue au moment où il y va, plus d'un an après le début de "l'opération militaire spéciale"/"invasion à grande échelle".
Safonova, émigrée en Lettonie en avril 2021, sous la menace d'un procès et d'un emprisonnement, juste après que son journal, "Meduza", où elle travaille depuis 2019, ait été déclaré "agent de l'étranger", a ressenti le déclenchement de "l'opération militaire spéciale" comme un basculement de son monde. Elle appartient à ce petit monde de journalistes russes qui revendiquent leur indépendance à l'égard du pouvoir, et qui ont commencé à le payer dès avant 2022. Elle évoque son confrère Ivan Golounov, qui enquêtait sur des affaires de corruption, faussement accusé en 2019 de trafic de stupéfiants et arrêté, puis libéré suite aux manifestations de milliers de personnes à Moscou, et la dégradation très rapide de la situation, dès 2020, avec l'arrestation d'Ivan Safronov, un autre confrère, finalement condamné en septembre 2022 à 22 ans de colonie pénitentiaire à régime sévère pour "haute trahison" (pp 14-16).
Ces faits contrastent fortement avec le sentiment de liberté que déclare ressentir Hastom durant tout son périple, sentiment sans doute réel, mais qu'il faut, encore une fois, contextualiser davantage qu'il ne le fait. Bien évidemment, le régime ne contrôle pas tout, et notamment sur ses marges géographiques qu'explore Hastom. Faut-il en conclure qu'il ne contrôle rien ? Et surtout que sa nature répressive est fortement exagérée par un Occident agressif ou excessivement peureux ?
Les Russes ordinaires interviewé-es par Safonova de février 2022 à février 2023 sont bien entendus choisis, mais ceux interviewés par Hastom au gré de son auto-stop le sont-ils beaucoup moins ? Il ne s'interroge pas assez, me semble-t-il, sur les motivations de ceux qui choisissent de se confier à lui. Bien sûr, il n'est pas totalement naïf, et explique à chaque fois les conditions de la rencontre, parfois fortuite, parfois sollicitée à travers les réseaux sociaux. Il utilise sa condition de touriste français improbable qui suscite la curiosité : mais curiosité de qui et pourquoi ? On voit bien que certains veulent le convaincre du bien-fondé de la position russe dans cette guerre, avec leur "amour blessé de la France" en arrière-plan. Inversement, Safonova s'efforce de constituer un échantillon représentatif de tous ceux-celles qui prennent d'une façon ou d'une autre une distance revendiquée avec "l'opération militaire spéciale". Son échantillon est géographiquement et socialement varié, bien que limité et cependant centré sur les "classes instruites"; elle s'efforce de recueillir des données quantitatives sur l'opposition à la guerre et met en avant deux points : le rôle croissant des femmes dans cette opposition, et le fait que leurs actions sont centrées sur deux objectifs, le retrait d'un maximum d'hommes de la tentative de mobilisation partielle de septembre 2022, et la solidarité matérielle avec les Ukrainiens réfugiés en Russie, traités comme des parias par le gouvernement dans des "centres d'hébergement provisoire", et pas tous, loin de là, venus ici de leur plein gré.
Au passage, elle n'hésite pas à faire part de faits qui témoignent de l'absence de contrôle total du pouvoir sur la société : ainsi elle met en vis-à-vis l'histoire ultra-médiatisée de ce père de famille emprisonné pour un dessin pro-ukrainien de sa fille à l'école (note 76 p 204), et celles d'Olga, manager à Krasnodar, dont la fille a dessiné un drapeau ukrainien à l'école avec l'approbation tacite de son institutrice (p 143) et de Lioudmila, institutrice à Vladivostok, qui a réussi avec ses collègues à étouffer le scandale de quelques élèves qui ont refusé de chanter l'hymne national (p 143-4).
Ainsi, malgré des angles et des perspectives opposées, on peut se construire une vision de ce pays en guerre : celle d'une société conservatrice où le point de vue du pouvoir n'est pas entièrement partagé lorsqu'il s'agit de diaboliser les "frères ukrainiens" et de donner sans compter la vie de ses hommes à une entreprise de conquête coloniale.
Poutine ne gagnera pas cette guerre. Et il sera jugé un jour pour ses crimes.
Post Scriptum : Pour une autre mise en perspective du témoignage d'Hastom sur l'extrême-orient russe, on renverra au témoignage de Nicolas Werth de 2011 sur la Kolyma.
https://vert-social-demo.over-blog.com/2023/09/nicolas-werth-la-route-de-la-kolyma.html
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