Nastassja MARTIN A l'est des rêves
Cela faisait un moment que mon attention avait été attirée par le travail de Nastassja Martin, à vrai dire, comme beaucoup, à l'occasion du succès de son récit "Croire aux fauves", sur sa rencontre violente avec un ours.
Anthropologue, elle se consacre à l'étude des peuples premiers des zones arctiques d'Alaska et de l'Extrême-orient post-soviétique, avec toute l'ambigüité eurocentriste attachée à l'histoire de cette discipline, mais avec un état d'esprit a priori sympathique.
On ne trouvera pas ici une forme d'exotisme mystico-écologique que certains rattachent aujourd'hui un peu systématiquement aux mouvements écologistes radicaux (et que l'on y trouve parfois, hélas, tant dans sa forme radical-chic que dans sa forme ultra-libertaire).
Je passe sur la basse entreprise polémique menée par la secte des sociologues bourdivins contre l'écologie radicale au nom de l'idéal passéiste de la lutte des classes marxiste : simple querelle de territoire universitaire et éditorial (voir le Nouvel Obs du 12-6 : "les bourdieusiens contre Latour").
Nastassja Martin a une claire conscience des enjeux sociaux et politiques de son approche, cela me semble évident.
Nourri d'une étude de terrain de huit ans, son livre sur la petite communauté even du Kamtchatka qui a fait le choix, à partir de 1989, de "retourner à la forêt" en pratiquant une économie de survie basée sur la pêche, la chasse et l'agriculture-élevage de subsistance, pose de nombreuses questions et n'évite aucune contradiction.
Les crises sont premières
La première crise, à l'évidence, est celle provoquée par les entreprises coloniales sur des sociétés d'éleveurs nomades déstabilisées.
À cet égard, Martin réalise une utile comparaison entre les sociétés étatsunienne et soviétique et la façon opposée dont elles ont "assimilé" les peuples premiers du grand Nord de part et d'autre du détroit de Béring.
Si, côté étatsunien, la culture autochtone est laminée par l'American way of life, le milieu de vie est partagé entre espaces de conservation, au nom d'une Nature à préserver, et espaces d'exploitation-extraction, au nom du développement économique, ce qui ouvre la voie à des luttes politiques pour la terre (en protégeant les activités traditionnelles au nom de la Nature) ou pour le partage des richesses issues de l'extraction (pétrole et gaz).
Côté soviétique, puis russe, on a au contraire une mise en avant des cultures autochtones, folklorisées et exhibées, mais prédation exclusive des ressources par l'Etat, puis par les sociétés privées, sans possibilité d'intervention politique sur les modalités ou l'affectation des richesses.
Cette double dynamique est résumée dans un tableau (p 65).
La particularité du collectif familial élargi even dans lequel Martin s'insère durant ses huit années de terrain, au Kamtchatka, après son terrain effectué en Alaska précédemment, est qu'il réagit à l'effondrement du modèle soviétique non par l'intégration à l'élevage industriel des rennes, contrôlé par de grandes sociétés, ou à l'activité minière (nickel) qui se développe à partir des années 2000, mais par une recherche d'autonomie basée sur le retour dans la forêt.
Un monde sans évasion possible
Cette recherche passe par une forme de réappropriation du rapport aux êtres non-humains et aux éléments qui ne peut plus s'appuyer sur une culture traditionnelle disparue de fait, malgré ses survivances folkloriques. Ainsi le dernier chamane est mort sans successeur.
Il s'agit bien de survie, dans un monde et des conditions qui n'ont plus rien à voir avec le passé de ce peuple d'éleveurs nomades qui ont suivis leurs rennes depuis l'Asie centrale jusqu'au Kamtchatka au milieu du XIXe siècle. Les rennes sont aujourd'hui la propriété de grandes sociétés privées qui font de l'élevage industriel pour la viande.
L'idéal d'autarcie économique est impossible à réaliser : le groupe doit développer des activités marchandes d'appoint pour se fournir le numéraire nécessaire à l'achat des équipements et biens dont il a besoin (braconnage).
Enfin, le changement climatique et l'exploitation minière environnante précarisent les ressources naturelles et leurs conditions de prélèvement.
La politesse du désespoir comme ultime ressource ?
La postface de mars 2025 du livre pose de façon déchirante cette impasse du survivalisme alternatif en évoquant l'engagement dans l'armée russe pour la guerre en Ukraine du fils de son hôtesse, Ivan, l'un des plus engagés dans l'entreprise familiale. Face à cela, Nastassja Martin n'a à opposer que l'incroyable résilience de sa mère, Daria, et son rire persistant dans le malheur au moyen de l'humour, cette arme ultime des désespérés.
Il n'empêche que, comme en témoigne l'intervention de Nastassja Martin relatée par le dernier numéro de "Gardarem lo larzac", des leçons sont à tirer de l'impasse devant laquelle nous nous trouvons.
Notre rapport au monde doit radicalement changer, n'en déplaise aux tenants vintage de la "lutte des classes, remède à tout et clé universelle".
Petit rappel utile que j'emprunte au livre :
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