Gauche post-sociétale ou néo-socialisme bis ?

Publié le par Henri LOURDOU

Gauche post-sociétale ou néo-socialisme bis ?
Néo-socialisme bis :
Ordre, autorité, nation.


 

L'Histoire bégaie-t-elle ? Sous le titre "une "gauche post-sociétale" émerge-t-elle ?" , le Nouvel Obs du 5-6-25 nous apprend la sortie prochaine d'un rapport de la Fondation Jean Jaurès sur un "tournant post-sociétal de la gauche en Europe". Sous la photo de la 1e ministre social-démocrate danoise Mette Frederiksen, cet article (ci-dessus) parle d'une "intuition : l'échec de la gauche sociétale -centrée sur les minorités, le refus de traiter le sujet migratoire, les questions identitaires..." et du fait qu' "une recomposition silencieuse est à l'oeuvre dans plusieurs pays (le Danemark, la Suède, le Royaume-Uni".

Celle-ci consisterait à "tenir un discours plus ferme sur le contrôle des flux migratoires ou les questions de sécurité pour redevenir audibles auprès des classes populaires et pouvoir porter le fer sur leur terrain : la justice fiscale et la redistribution."


 

Un tel diagnostic est doublement contestable. Et la promotion qu'entend mener cette note au sein de la gauche française d'une telle approche nous rappelle furieusement un précédent historique : celui des néo-socialistes de 1933, dont l'un des théoriciens, le maire de Bordeaux Adrien Marquet, avait créé le slogan "Ordre, autorité, nation".

La comparaison du temps présent avec les années 1930 est devenue un poncif. On doit donc l'utiliser avec précaution. Il est néanmoins frappant de constater que, mutatis mutandis, des problèmes similaires (la montée de l'extrême-droite et la confusion idéologique en temps de crise) suscitent les mêmes réflexes (le repli sur une idéologie autoritaire, réactionnaire et nationaliste).

Mais revenons d'abord sur le diagnostic.

Quel échec, de quelle "gauche sociétale" ?

S'il est clair que la gauche, dans toutes ses composantes, est en recul électoral, en France comme ailleurs dans le monde, on a pu déjà noter, en juillet 2024, qu'elle peut se redresser lorsqu'elle apparaît unie.

Par ailleurs, comment et à qui s'applique ce concept de "gauche sociétale" tel qu'il est décrit par l'article du Nouvel Obs ?

Centrée sur les minorités ? On suppose qu'il s'agit-là des personnes LGBT+ et des personnes racisées, mais peut-on assimiler les femmes à une "minorité" ? En réalité, ce qui est visé c'est l'accent mis sur les discriminations. Et donc, il s'agit bien de remettre en cause cette préoccupation au nom de "l'insécurité culturelle" qu'elle provoquerait chez les "hommes blancs hétérosexuels", en particulier dans les classes populaires, qui constituent le coeur de l'électorat d'extrême-droite.

Refus de traiter le sujet migratoire ? Là encore, la formulation prête à discussion. S'il s'agit de refuser d'en parler, il y a bien eu en effet une longue tendance à l'évitement dans une bonne partie de la gauche, ce qui a nourri une politique non discutée de recul des droits des migrants, depuis au moins le début des années 90, dans la "gauche de gouvernement". Je ne citerai, pour mémoire, que l'interdiction de travail des demandeurs d'asile, édictée sous le gouvernement Cresson en 1992, ou les refus répétés de tout plan de régularisation massive des sans-papiers depuis 1997, ce qui a ouvert la porte aux reculs plus conséquents imposés par les gouvernements de droite depuis lors.

Je note cependant une inflexion de cette politique du déni depuis peu, avec une ouverture aux demandes des associations pour une politique d'hospitalité favorisant l'intégration et une réelle prise en compte du fait migratoire...à l'encontre des politiques sans cesse plus restrictives portées par la "gauche post-sociétale" des social-démocraties danoise, suédoise et britannique.

Reprendre l'offensive sur ce terrain suppose en effet de parler clairement d'un "fait migratoire" incontournable, qu'il s'agit d'accompagner au mieux, et non de nier par des politiques de refoulement illusoires tout autant qu'inhumaines et contraires aux valeurs et principes de la gauche.

Parler d'échec enfin, suppose d'écarter nos regards du fait que cette "gauche post-sociétale", loin de porter le fer sur le terrain de la justice fiscale et de la redistribution, continue à porter des politiques de recul des droits sociaux, comme on le voit en ce moment au Royaume-Uni.

Et je note qu'une fois de plus les enjeux écologiques sont l'angle mort de cet argumentaire "post-sociétal".

Crise de la social-démocratie et émergence d'une autre gauche

En réalité, cette offensive idéologique répond à une réalité : la crise de la social-démocratie traditionnelle, qui fait suite à celle du communisme.

La gauche est en phase de mutation et dans cette période émergent des monstres comme cette "gauche post-sociétale" autoproclamée, qui n'est, comme les néo-socialistes de 1933 en France, que l'ombre portée du fascisme conquérant qui semble tout emporter sur son passage.

Son obsession du "régalien" est le complexe d'infériorité d'une gauche régulièrement accusée de laxisme parce qu'elle porte les désirs d'émancipation de tous les opprimés et exploités qui remettent en cause l'ordre établi.

Loin d'y céder, nous devons au contraire accompagner l'émergence des nouveaux combats en tenant tous les fils d'un projet de société cohérent avec l'idée d'égalité, qui est le coeur de l'identité de gauche.

Et surtout placer au centre l'urgence écologique qui est aujourd'hui l'enjeu suprême.

C'est ce que fait avec un certain succès la gauche écologique nordique, seul courant de gauche en progression aux européennes de 2024, en opposition frontale à cette "gauche post-sociétale" vantée par nos "néo-socialistes" du jour.

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