Deux films sur le Soudan
Le premier a eu un indéniable écho médiatique et il est diffusé dans le circuit commercial. Le second par contre est un film artisanal à diffusion militante.
Cela étant leur qualité à tous deux est grande et leurs propos se complètent.
Le film de Hind Meddeb est centré sur de jeunes femmes et hommes, avec un accent placé sur les premières, et sur la révolution de 2018-19 qui a mis à bas la dictature militaro-islamiste de Omar el-Beshir, installée depuis 1989. Il est filmé à Khartoum, la capitale, où convergent les marches venues de tout le pays pour un énorme sit-in. Il capte l'importance de la poésie et de la prise de parole dans ce moment révolutionnaire où fusent les slogans les plus inventifs. La photo de l'affiche est celle d'une jeune rappeuse dont la performance ouvre le film.
Il n'est pas indifférent de revenir sur sa genèse telle que l'explique sa réalisatrice. "Ce film découle de Paris-Stalingrad, mon précédent documentaire sur les campements d'exilés autour du métro Stalingrad à Paris. Durant le tournage, je me suis liée d'amitié avec des Soudanais demandeurs d'asile. Je dirais que l'ai rencontré le Soudan à Paris." C'était juste avant la chute du régime d'el-Beshir, le 11 avril 2019. Paradoxalement, ses amis, bloqués en France par leur statut de demandeurs d'asile, ne pouvaient se rendre dans le pays, et ce sont eux qui l'incitent à aller voir sur place pour leur ramener "des images de leur révolution."
Celui de David Medele est centré sur un terrain vague de Rabat, où survit un groupe de "jungos", ces jeunes immigrés soudanais arrivés par la Libye, la Tunisie et l'Algérie en 2020, et partis du Soudan avant la révolution, avec en tête un rêve d'Europe. Coincés là par la politique de sous-traitance du non accueil par l'UE à un gouvernement marocain complaisant, ils n'ont pour perspective que de revenir en Tunisie pour s'embarquer pour Lampedusa, île d'Italie la plus proche, car le passage par Gibraltat ou par les enclaves espagnoles de Ceuta et Melila leur est interdit. Leur parole soigneusement recueillie nous permet de comprendre leur parcours, leurs conditions de vie et leurs motivations, avec des séquences filmées (au téléphone en raison de l'impossibilité d'autorisations officielles de filmer au Maroc) au plus près de leur quotidien.
Le film se termine par une courte séquence filmée par l'un de ces jungo, l'assistant-réalisateur qui a eu l'idée du film, le seul du groupe à parler anglais qui a servi de traducteur à David Medele, australien installé au Maroc. Il s'agit du bateau qui amène tout un groupe à Lampedusa en 2024, séquence ajoutée au film après son premier achèvement. David Medele nous révèle à la discussion qui a suivi la projection qu'il a réussi à atteindre le Royaume Uni, son but.
Tous ces jungos sont des garçons. Mais avec la guerre civile depuis 2023, ce sont des familles entières qui migrent. Notamment du Darfour, mis en coupe réglée par les FSR.
On a pu parler de génocide à propos du Darfour, ce qui m'amène à évoquer un 3e film dont je retrouve la trace dans un vieux numéro de Libé du 7 juin 23 : c'est à propos d'un autre génocide oublié, celui des Ouïgours. Nous vivons vraiment une ère de génocides. Il serait temps de ne plus en prendre notre parti. Question étroitement liée à celle de l'urgence écologique, comme l'avait montré cet article prémonitoire de Timothy SNYDER en 2015 https://vert-social-demo.over-blog.com/2018/06/timothy-snyder-le-changement-climatique-et-le-prochain-genocide.html
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